Les TRACES FOSSILES D’UNE ACTIVITÉ CULTURELLE CHEZ L’HOMME MODERNE

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Auteurs : Elena Man Estier (Doctorante, MNHN) et 
Patrick Paillet (Maitre de Conférences, MNHN)

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Trois busted’homme en bronze © P. Mennecier - MNHN

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Sommaire : 

L'homme représente...
L'homme collectionne 
L'homme crée des formes nouvelles

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L'homme représente...

Les productions d’images figuratives, les réalisations plastiques et graphiques, ce qu’en d’autres termes nous appelons « art », et plus particulièrement les arts qui durent, se transmettent et résistent à l’usure du temps, sont inventés il y a environ -40 000 ans, quelque part en Europe, en Asie et peut-être même en Australie. Ce sont les premiers hommes modernes, ceux que nous connaissons tous sous le nom de Cro-Magnon, qui vont projeter pour la première fois sur des supports durables comme la pierre, l’os, le bois de renne ou l’ivoire, les images des animaux qu’ils côtoient, des êtres fantastiques qu’ils conçoivent dans leur cerveau, différent de celui de Néandertal et de Homo erectus

Ils schématisent leur propre corps qu'ils segmentent jusqu'à le réduire parfois à l'organe sexuel. 

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Vénus de Lespugue (Haute-Garonne) en ivoire, environ 15 cm © D.Ponsard - MNHN

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Ils expriment leurs pensées peut-être plus intimes encore par un point, une ligne ou un plan géométrique, par un signe en quelque sorte.

« Omoplate gravée et peinte de l’Abri Pataud, Dordogne » :

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Omoplate (scapula) ornée de l’abri Pataud (Dordogne) © L.Chiotti - MNHN

Schématisation d'une omoplate (scapula) ornée de l’ abri Pataud (Dordogne) : relevés d’Elena Man-Estier

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On connaît dans notre vieille Europe les blocs calcaires mi gravés, mi sculptés d’empreintes et de symboles sexuels découverts dans plusieurs abris aurignaciens (33 000 à 28 000 années B.P.) de la vallée de la Vézère en Périgord.

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Représentation d'un phallus aurignacien (Abri Castanet-Dordogne, Magdalénien, 18 000 – 10 000 BP) © A. et D. Vialou - MNHN

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On est admiratif devant les délicates sculptures animalières ou humaines taillées dans la pierre ou l’ivoire découvertes dans des niveaux également aurignaciens de plusieurs abris et grottes du Jura souabe en Allemagne et on est finalement stupéfait devant la perfection réaliste, presque naturaliste, de certaines œuvres pariétales dessinées, peintes et gravées de la grotte Chauvet en Ardèche, datées de plus de 30 000 ans. 

Ces images de l’univers mental et symbolique des premiers Homo sapiens nous semblent étonnantes et paradoxales. Leur grande ancienneté se conjugue avec leur extraordinaire qualité esthétique. Les premières images figuratives produites par les hommes sont parfaitement maîtrisées, tant dans leur traitement formel que dans la pluralité de leurs techniques d’expression. 

La sculpture, la gravure, le dessin au trait, la peinture en aplat et même en modelé sont connues et utilisées dès les premiers temps du Paléolithique supérieur.

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Art rupestre brésilien, paredao do Tuiuiu (entre 4000 et 2000 BP) © P.Paillet - MNHN

Tête de bison gravée sur du bois de renne (Laugerie-Basse, Dordogne) © P. Paillet - MNHN

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C’est finalement un art consommé qui semble surgir brutalement et de nulle part il y a 35 000 ans en Europe et peut-être plus tôt encore (40 000 ou 50 000 ans) dans certaines régions d’Asie (Inde) et d’Australie (Panaramitee style), un art dont nous avons du mal à comprendre et percevoir les racines, tant elles sont rares et diffuses.

Mais les origines mêmes de la pensée symbolique et de l’art en particulier doivent être recherchées ailleurs, dans d’autres temps, sur d’autres supports, dans d’autres formes d’expression et assurément chez d’autres hommes que les hommes modernes. Dès son origine, l’homme s’affirme comme un artiste qui crée des formes, produit des traces et des tracés, invente les premières parures, collecte et collectionne enfin les « œuvres » de la nature.

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L'homme collectionne

La nature est pourvoyeuse de beautés pérennes (fossiles, coquillages, pierres curieuses, colorants, cristaux, minerais, etc.) ou périssables (plantes, écorces, fleurs, plumes, etc.), de productions insolites, bizarres et colorées qui vont attirer les hommes très tôt et leur faire prendre conscience de leurs propres capacités créatrices.

  • La collecte de fossiles (crinoïdes, rhynchonelles, ammonites, nummulites, oursins, dents de requins, résines, …) est attestée depuis le Paléolithique ancien dans plusieurs sites acheuléens et au Paléolithique moyen (Moustérien) en Israël, Hongrie, République tchèque, Allemagne, France, etc.

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Oursin de la collection J. H. Fabre © P.Blanchot - MNHN Calcaire à entroques (echinodermes), - 370 Ma, Jbel Issoumour, Maroc ©D.Serrette - MNHN Hamites rotundus, Nodules pyriteux à Ammonites © D.Serrette - MNHN

Nummulites laevigatus, - 45 Ma, France © D.Serrette - MNHN

Rhynchonelles © D.Serrette - MNHN 

Certains fossiles ont été collectés isolément pour leur forme, leur couleur, leur texture et leur structure, alors que d’autres ont été transformés par la taille pour devenir des outils ou ont été mis en relief, intégrés en quelque sorte dans l’outil, par le façonnage de la matière première qui les abritait. Homo erectus comme Néandertal se sont adonnés à ces pratiques où la croyance et le surnaturel côtoient l’émerveillement esthétique et l’émotion face à l’œuvre mystérieuse de la nature.

  • La collecte de colorants naturels (hématites, ocres, manganèse, …) rouges et noirs et l’utilisation de ces pigments sont probablement les plus anciens témoignages d’expressions symboliques chez l’homme. 

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Santa Elina © A. et D. Vialou - MNHN

Roche rouge et ocre avec liche (Fontainebleau) © L.Tarnaud - MNHN

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Depuis 3 millions d’années la pratique est courante, mais elle s’intensifie à partir du Paléolithique moyen dans tout l’ancien monde. Simplement collectés comme d’autres curiosités naturelles dans les périodes les plus anciennes, les colorants, substances peu banales, exceptionnelles même par leur fort potentiel symbolique dans l’histoire de l’humanité, vont faire l’objet de transformation et de traitements particuliers dès 400 000 ans (obtention de poudre, calcination, traitement des peaux, probables peintures corporelles ou sur d’autres supports périssables, …). L’usage des colorants est extrêmement varié et hormis leur charge symbolique évidente dans les domaines religieux ou magiques ils ont certainement eu une utilité plus triviale dans la vie quotidienne mais à laquelle ils ont vraisemblablement donné une dimension symbolique.

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Morceau d’ocre (6 cm) utilisé comme crayon par les Magdaléniens et transformé en tête animale (œil à gauche) © E.Man-Estier - MNHN

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  • La collecte des matières premières pour la fabrication de certains outils(jaspe, quartz hyalin, obsidienne, calcédoine, agate, topaze, opale…) montrent que des préoccupations esthétiques, certainement associées à des croyances, ont parfois prévalu sur le confort et l’efficacité de l’objet (outils ou armes). Dans l’extraordinaire diversité minéralogique des roches dures, dans leur aspect, leur couleur et leur texture plus ou moins fine, les hommes ont extrait depuis le Paléolithique ancien des objets à la pureté et la beauté plastique évidentes transcendés par la perfection technique de leur façonnage et par l’équilibre de leur forme.

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Jaspe © P.Lafaite - MNHN Quartz hyalin © P.Lafaite - MNHN Obsidienne © E.Gonthier - MNHN Topaze © E.Gonthier - MNHN

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L'homme crée des formes nouvelles 

Les premiers outils comme les polyèdres, les sphéroïdes et un peu plus tard les bifaces constituent des formes géométriques élaborées totalement créées par l’homme pour son plaisir avant même d’y trouver un ou plusieurs usages.

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Biface en silex provenant de la Porte du Bois (carrière Léon) à Abbeville (Somme) © collectionHarperKelley - MNHN

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L’idée de la sphère, conçue il y a 2 millions d’années, est la première idée de la symétrie. Avec le biface et l’évolution de sa silhouette (ovale, discoïde, cordiforme et triangulaire) et la régularisation de ses bords, la symétrie s’empare définitivement de l’outil. La variabilité des formes des bifaces exprime comme nul autre outil la recherche de la forme géométrique idéale structurée à partir de courbes et de droites avant même la satisfaction d’une fonction. La symétrie ou plutôt les symétries du biface (plans d’équilibres bifacial et bilatéral) forment un complément esthétique et dessinent déjà une forme abstraite où dialoguent le volume et le plan. Les premiers outils sont les premières œuvres d’art en ce sens qu’ils incarnent et matérialisent des schémas abstraits nés dans le cerveau des premiers hommes mais déjà aux origines de l’art.

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  • Les premières sculptures (Figure 1) : De très rares « proto-sculptures » ou des pierres-figures à peine retouchées et complétées ont été découvertes dans des niveaux de l’Acheuléen (Afrique du sud, Maroc, Israël), du Moustérien (France) et du Proto-aurignacien (Bohème, Sibérie). Leur tendance figurative (figurations humaines et animale) est discrète.
  • Les premières gravures (Figure 2) :Les stries réalisées sur les innombrables ossements mis au jour dans plusieurs sites du Paléolithique ancien et moyen correspondent la plupart du temps aux vestiges du dépeçage et de la décarnisation du gibier. Les marques intentionnelles et supposées symboliques sont beaucoup plus rares et sont surtout difficiles à démontrer. Quelques pièces exceptionnelles portant des graphismes géométriques (traits parallèles ou croisés, chevrons, etc.) sont connues dans des niveaux du Paléolithique moyen et du Moustérien (Afrique du sud, Bulgarie, Bohème, France). Les traits incisés sur supports lithiques sont encore plus rares (une vingtaine d’objets dans une quinzaine de sites). Là aussi l’intentionnalité du geste et son caractère symbolique ne sont acquis que si l’organisation des tracés est suffisamment structurée. Ces pièces deviennent progressivement plus nombreuses à l’approche du Paléolithique supérieur.
  • L'art de la parure (Figure 3) : Les premières vraies parures apparaissent dans le Paléolithique moyen et sont l’œuvre de proto-sapiens et d’hommes de Néandertal. Il s’agit de dents perforées de renards, de loups, de bovinés ou d’ours et de coquillages également percés. Ces premières parures façonnées sont excessivement rares mais indiquent déjà une évolution radicale des comportements symboliques et sociaux avant l’explosion artistique du Paléolithique supérieur et avant l’apparition de l’Homme de Cro-Magnon, le « faiseur d’art » par excellence.

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Figure 1: Masque © J.C. Parquet - MNHN

Figure 2: Abri Blanchard (Dordogne) ©E.Man-Estier - MNHN

Figure 3 : Collier de littorines de Cro-Magnon (Dordogne) ©P.Paillet - MNHN

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L’œuvre extraordinaire de Cro-Magnon s’inscrit dans la continuité des discrètes et timides créations humaines apparues dans la profondeur des temps paléolithiques et de nos propres origines.

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Last modified: Friday, 27 April 2018, 6:03 PM