Plusieurs sens pour un seul mot : EVOLUTIONS

Auteur : Guillaume Lecointre (Professeur, MNHN)
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Dans le langage courant, des confusions demeurent autour de la définition du mot « évolution » : 5 sens au minimum sont couramment attribués à ce terme. Il importe donc de savoir ce que nos élèves attribuent au mot « évolution », afin de nous préparer à leurs représentations sur ce concept et éviter ainsi tout malentendu.

L’évolution, un processus par lequel les espèces se transforment

L'évolution regroupe l'ensemble des mécanismes par lesquels les populations varient, les espèces se transforment, naissent, s’adaptent.

Ces mécanismes sont particulièrement étudiés par la génétique des populations, discipline qui sert directement l’agronomie, les techniques phytosanitaires, la zootechnie, les techniques de conservation, les luttes anti-parasitaires. Il s’agit d’une facette importante des études sur l’évolution, mais ce n’est pas la seule.

L’évolution, la théorie générale de la biologie, de la paléontologie et de l’anthropologie

C’est la définition préférée des scientifiques. En sciences, faits et théories fonctionnent ensemble. Si une théorie sans faits n’est qu’une fantaisie, des faits sans théorie ne sont que chaos. La théorie permet l’appréhension du fait. Une pièce de puzzle, seule, est inintelligible. Elle ne prend sens que lorsque, une fois insérée dans le puzzle, son dessin se rattache aux autres. Une théorie se nourrit et relie donc des classes diverses de faits entre eux. En retour, ces faits sont mieux compris.

Au cours de l’histoire de la biologie et de la paléontologie, plusieurs théories expliquant les origines des objets naturels ont été énoncées, et même plusieurs théories de l’évolution. Souvent, le public non averti, après avoir entendu parler de théories d’hier, commet l’erreur d’anachronisme en pensant qu’il existe aujourd’hui plusieurs théories de l’évolution en concurrence.

Dans la science contemporaine, il n’y a qu’une théorie de l’évolution valide : la théorie néo-darwinienne de l’évolution. L’adjectif « valide » signifie simplement qu’il n’existe pas pour le moment d’autre théorie plus cohérente, ce qui ne l’empêche pas de détenir, comme toute théorie, des zones d’ombres, des chantiers, des parties en réparation. En effet, une théorie scientifique n’a jamais une cohérence totale et reste améliorable en permanence. Sinon elle deviendrait doctrine (selon Claude Bernard) ou dogme. Le système médiatique occidental est structuré de telle sorte qu’il grossit systématiquement les ajustements théoriques. On répare une fenêtre, on remplace quelques tuiles, et c’est comme si toute la maison allait s’écrouler. Ainsi voit-on régulièrement, depuis des décennies, surgir l’annonce de la mort de la théorie darwinienne de l’évolution, soit par des journaux avides de sensationnel, soit par des idéologies ou des religions gênées par une vision scientifique de la nature et de l’homme.

L’évolution, le déroulement historique des formes de vie à la surface de la planète : un scénario, un film, une fresque, un « grand récit »

C’est la définition préférée du public et des programmes scolaires. L’histoire du globe et l’histoire de la vie à sa surface laissent des traces. Ces traces sont multiples : dans les roches sédimentaires, dans l’anatomie des êtres vivants, dans leurs gènes. Biologistes et paléontologistes utilisent ces traces et sont capables de résumer un déroulement historique au cours duquel des événements se succèdent.

Ce déroulement est utile à la science au moins pour dater tout ce qui nous entoure et correspond à un besoin de donner du sens au monde naturel par son histoire. Mais la scientificité de cette fresque a ses limites. Un problème majeur d’objectivité survient souvent dans la sélection de faits que l'homme décide subjectivement d'élever au rang d' «événements» (exemples de certains biais).

L’évolution, un arbre qui établit les relations d’apparentement entre tous les êtres vivants

Nombreux ont en tête l’image de « l’arbre de la vie ». Cet arbre a longtemps été une métaphore. Dès 1866, Ernst Haeckel forge pour elle le mot « phylogénie », forgé à partir de genesis (genèse) et phylum (lignée) : c’est l’arbre qui montre la genèse des lignées1 (Figure 1).

Figure 1 : Arbre généalogique de l'homme par Haeckel1.

©Cop.BibliothèqueCentrale - MNHN

Aujourd’hui, nous dirions l’arbre qui montre des degrés d’apparentement relatifs (en somme : « qui est plus proche de qui »).

Jusque dans les années 1960, ces arbres confondaient les informations que l’on pensait détenir sur « qui descend de qui », et « qui est plus proche de qui ». Ils pouvaient même incorporer des informations adaptatives, des scénarios écologiques. Ils étaient construits sans le signalement formel de tous les indices pris en compte pour sa construction.

Aujourd’hui, dans les versions les plus abouties et les plus transparentes de ces arbres, on n’exprime plus que des degrés d’apparentement entre espèces (actuelles et/ou fossiles) et les ancêtres sont des abstractions. Ces arbres sont construits sur la base d’un codage formel des caractères anatomiques (ou moléculaires) pris en compte. Nous avons renoncé à notre prétention à identifier des relations directes – génétiques - d’ancêtres à descendants, et à identifier en particulier dans des fossiles ces ancêtres directs.

Cette épuration des prétentions a fait faire un bond gigantesque à la science phylogénétique, dans ses concepts et dans son efficacité. Que les objets de la nature qui nous sont donnés à observer soient des êtres vivants actuels ou bien des fossiles, la question pour tous est « qui est plus proche de qui ? ».

Se sont surajoutées à ces progrès deux révolutions technologiques, l’une informatique qui permit de programmer le calcul d’arbres, et l’autre moléculaire qui permit un accès de plus en plus aisé aux séquences d’ADN ou de protéines que l’on put désormais comparer entre espèces dans un but phylogénétique.

La construction d’arbres phylogénétiques sert à faire des classifications, à reconstituer la fresque historique de la vie, à inférer des scénarios évolutifs concernant les adaptations des êtres vivants ou leurs mouvements géographiques au cours de leur histoire, à faire des prédictions sur les propriétés que devraient détenir des espèces actuelles encore peu connues. Les arbres phylogénétiques constituent une facette importante des études sur l’évolution, mais ce n’est pas la seule.

L’évolution, la marche vers le progrès, organique, culturelle et sociale, voire technique, souvent linéaire

L’évolution vue comme un progrès résulte d’une confusion entre le discours scientifique et le discours chargé de valeurs.

Il fut une époque où la science était le serviteur de la théologie. Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, la science occidentale acquit les moyens sociaux et politiques de son émancipation. Elle allait passer un nouveau contrat avec la connaissance. Désormais, la science se préoccuperait de faits. Les valeurs n’eurent plus à être justifiées par un discours scientifique – dont ça n’était plus le travail. Les valeurs dûrent trouver les ressorts de leurs justifications dans les seuls champs moraux, politiques ou religieux.

C’est toujours le cas aujourd’hui : ce que la science a à rendre intelligible par ses moyens de démonstration, ce sont des faits, pas des valeurs. Elle entend n’expliquer la nature que sur les seules ressources de la nature. Le recours au surnaturel, aux superstitions, à la transcendance, à la providence, à la révélation, aux postures morales, à l’autorité au sein des procédures de démonstration n’est plus accepté comme explication scientifique depuis un peu plus de deux siècles.

Cependant, les scientifiques eux-mêmes sont souvent inconscients de ce contrat, et réintroduisent des jugements de valeur dans une interprétation du monde présentée comme scientifique. Dans les discours sur l’évolution, les exemples sont nombreux et n’aident pas le public à faire le tri. Le célèbre paléontologiste Stephen Jay Gould a souvent critiqué, notamment dans son livre intitulé La vie est belle, la confusion qui consiste à interpréter un « saut adaptatif » comme un progrès qualitatif, qui semblait justifier le perpétuel empilement linéaire des cinq classes de vertébrés, où les poissons donnent naissance aux amphibiens par la fameuse « sortie des eaux », considérée comme un saut adaptatif, les amphibiens aux reptiles par l’« œuf amniotique», les reptiles aux oiseaux par « l’adaptation au vol » et aux mammifères par les poils et les mamelles.


passéiste

© P. Perret - MNHN

Une véritable phylogénie montre que tout groupe qui « donne naissance » à un autre (poissons, amphibiens, reptiles) est incomplet, et comporte des membres plus apparentés à ceux qui ne font pas partie du groupe qu’à ses collatéraux dans le groupe. Ernst Mayr disait lui-même que la classe des reptiles n’était pas délimitée pour elle-même, mais parce qu’elle donnait naissance aux oiseaux.

La vision « adaptative » s’accommodait mal avec la phylogénie, et n’était maintenue que parce que l’on accordait plus d’importance à certains sauts adaptatifs conçus comme des « progrès évolutifs ». C’est la forme « évolutionniste » d’une échelle des êtres jadis fixiste, mais surtout fondamentalement une échelle linéaire de valeurs. L’homme y est en haut pour des raisons qui n’ont rien à voir avec l’analyse rationnelle de son anatomie.

Gould donne des exemples iconographiques de ce mode de pensée, qui se prolonge dans la série linéaire singe quadrupède – homme, souvent détournée, mais derrière laquelle on voit surgir le progrès technique. Ces échelles linéaires ne font plus partie de la science d’aujourd’hui, mais sont des résurgences culturelles qu’il convient de situer à leur place.

La confusion entre discours sur les valeurs et discours sur les faits n’aide pas à la compréhension de la théorie de l’évolution. Certains mouvements religieux américains justifient leurs prétentions politiques en prétendant que 80% des américains refuseraient que soit enseignée en classe la théorie darwinienne de l’évolution, parce qu’ils se sentent offensés par une théorie qui prétend que la vie d’un homme n’a pas plus de valeur que la vie d’un ver de terre. Cette affirmation est une manipulation. La théorie darwinienne de l’évolution ne dit pas cela. En tant que théorie scientifique, elle n’énonce aucune proposition en termes de valeurs. Ce qu’elle dit en revanche, c’est que si la biologie doit rendre compte rationnellement des êtres vivants qui existent, les méthodes avec lesquelles les biologistes assignent une place à l’homme parmi les êtres vivants sont les mêmes que les méthodes avec lesquelles ils assignent une place à un ver de terre ou à une pâquerette. Cette affirmation est de nature uniquement méthodologique, et ne constitue en rien un jugement de valeur.

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Bibliographie

1. Ernst Haeckel, Leçons familières sur les principes de l'embryologie et de la phylogénie humaines, 1877.

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Last modified: Friday, 8 November 2019, 3:33 PM