Science et croyances

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Auteur : Guillaume Lecointre (Professeur, MNHN)

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Résumé : Les discours scientifiques sur les origines (de la Terre, de la vie, des espèces, de l’Homme…) sont aujourd’hui contestés jusque dans l’espace scolaire. Un programme scolaire est un acte politique fort. Dans le contexte français, dès 1792 les républicains ont mis les savoirs au cœur de la construction de la citoyenneté française. A l’école publique, on n’enseigne des savoirs, et non des croyances religieuses ou des opinions. Encore faut-il pouvoir faire la différence. Nous proposons une typologie à l’aide de deux critères : d’une part, ce qui est affirmé est-il assumé à titre individuel ou à titre collectif ? D’autre part, la légitimité de ce qui est affirmé provient-elle d’une autorité, ou bien d’une justification rationnelle ? Le caractère collectif et l’autonomie de la validation des savoirs scientifiques sont soulignés ici, comme produits de la reproductibilité des expériences scientifiques, et ont pour conséquence la laïcité tacite de l’espace des laboratoires, à l’échelle internationale. La reproductibilité des expériences repose sur quatre attendus cognitifs fondamentaux qui sont ici exposés : scepticisme initial sur les faits, réalisme de principe, rationalité et matérialisme méthodologique. Le non respect de ces attendus ruine toute prétention des créationnismes à la scientificité.

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Les discours scientifiques sur les Origines (de la Terre, de la vie, des espèces, de l’Homme…) sont parfois contestés en France dans l’espace de la classe, voire même à l’Université, en Licence. « Chacun croit ce qu’il veut… on est en démocratie ! » Cette petite phrase est mobilisée de temps à autres par un élève au cours de Sciences de la Vie et de la Terre, pour éviter d’avoir à endosser le cours sur l’évolution biologique. Le blocage vient de la religion de l’élève et de sa famille. Sans parler de ces parents d’élèves de l’Académie de Versailles, qui considèrent l’évolution biologique comme une religion !

Croire en ce qu’on nous dit repose sur une relation d’autorité, ou bien de confiance, voire les deux. Sans la confiance, nous ne pourrions pas vivre en société. Si je n’ai confiance en rien, même pas dans les services publics, alors je ne mets pas ma lettre à la poste et je porte mon courrier moi-même. La confiance fonde la vie sociale. Celle-ci implique de croire en ce que nous disent nos parents, ce que nous disent nos professeurs, parce qu’on ne peut pas passer son temps à tout vérifier… Et que la somme de connaissances à ingurgiter est énorme. L’espace du laboratoire de recherche est très particulier. C’est l’un des rares endroits où l’on ne vous demande pas de croire, mais au contraire de tester ce que d’autres ont affirmé, afin de vérifier par vous-mêmes. La règle du jeu est différente. Le principe d’autorité, ou bien de confiance, ne sont pas convoqués : un résultat n’est pas vrai ou faux parce que votre patron de laboratoire l’a dit – en principe. Le laboratoire de recherche ne produit pas des croyances, mais des savoirs.

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Savoirs, croyances, opinions

Mais justement, quelles sont les différences entre croyances, savoirs, croyances religieuses, et opinions ? Les savoirs se distinguent des croyances religieuses et des opinions selon au moins deux critères (Tableau 1). Le premier critère consiste à examiner comment ce qui est affirmé se justifie. Le second consiste à savoir si ce qui est dit est validé collectivement ou ne vaut qu’individuellement. Un savoir se justifie rationnellement. Il est légitime parce qu’on sait pourquoi on sait ce que l’on sait. Il est légitime parce qu’il a résisté à de multiples tentatives de déstabilisation. Ceci est particulièrement vrai pour les savoirs scientifiques, régulièrement remis à l’épreuve. Le droit à la déstabilisation des savoirs fonde leur solidité. Ce n’est pas l’image que s’en font beaucoup de nos concitoyens, qui voient au contraire, malheureusement, dans les savoirs scientifiques des constructions dogmatiques. D’autre part, les savoirs sont des productions collectives. S’agissant des savoirs scientifiques, aucun résultat n’acquiert le statut de savoir s’il n’est pas corroboré par des équipes indépendantes, à plus ou moins long terme. Un résultat publié une seule fois sera oublié. C’est fatiguant, cette image d’Epinal du scientifique érigé en génie isolé ! Les scientifiques ne sont jamais seuls ! Ils montent sur les épaules de leurs prédécesseurs, travaillent souvent en équipe, et surtout ont besoin de leur communauté professionnelle afin de tester et valider (ou réfuter) ce qu’ils disent !

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Tableau 1Quatre types d’affirmations. A l’école publique, en France, on n’enseigne que le premier

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La croyance, tout au contraire, repose sur une relation de confiance, voire une relation d’autorité. Elle se dispense donc de se justifier rationnellement. Elle s’assume à titre individuel. La croyance religieuse a ceci de particulier qu’elle est assumée à titre collectif (dans « religion » il y a Religere qui signifie « relier »). Comme toute autre croyance, elle n’a pas besoin d’être justifiée rationnellement pour être légitime aux yeux de ceux qui y adhèrent. Si vous demandez à un croyant de justifier rationnellement sa foi, vous l’agressez sans le savoir. Sa légitimité relève d’une introspection (dans ce cas elle perd son caractère collectif) ou d’un principe d’autorité, qui peut résider par exemple dans un texte (lequel est alors sacré) ou un personnage.

L’opinion ne s’assume qu’à titre individuel. Elle se légitime de tout, de savoirs, et éventuellement de croyances. Certes, on parle parfois d’« opinion publique », mais il ne s’agit que d’une moyenne statistique des opinions, pas d’un processus d’élaboration.

L’espace du laboratoire est un espace de savoirs. Ce qui y est élaboré l’est rationnellement et collectivement. De fait, les scientifiques laissent aux vestiaires de leurs laboratoires leurs opinions politiques et leurs croyances d’ordre métaphysique. Si, par accident, ils ne le font pas, ce qu’ils avancent sera réfuté par d’autres, à plus ou moins long terme. On ne parle pas ici des livres qu’ils écrivent à titre personnel (et dans lesquels ils leur arrive de déraper…), mais des résultats originaux qu’ils publient dans des journaux spécialisés : ce qui est validé ne l’est pas en raison d’une appartenance politique ou religieuse, mais par la reproductibilité croisée des expériences et la rationalité, mobilisés à l’échelle internationale. De fait, l’espace du (des) laboratoire(s) est un espace laïque, et ceci à l’échelle internationale. Pour tenter de vérifier ce qu’a publié un collègue dans une revue spécialisée, on n’a pas besoin de connaître sa nationalité, ses croyances ou ses opinions. La reproductibilité des expériences suffit.

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La reproductibilité des expériences repose sur des attendus cognitifs

La reproductibilité des expériences, pratiquée collectivement, fonde l’autonomie des sciences dans la validation des savoirs. Un résultat reproduit par des observateurs indépendants, en devenant de proche en proche de plus en plus fiable, finira par se stabiliser en connaissance, laquelle devient un bien public. Cette reproductibilité, pour être mise en œuvre, repose sur quatre attendus cognitifs élémentaires, rarement enseignés :

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Premier attendu : scepticisme initial

La démarche scientifique ne peut s’initier que sur un Scepticisme initial concernant les faits. Nous n’expérimentons sur le monde réel que parce que nous nous posons honnêtement des questions, auxquelles nous attendons des réponses rationnelles et spécifiques. Autrement dit, un étudiant qui arriverait au laboratoire avec une réponse unique mobilisable pour toute question se verrait reprocher de ne rien expliquer. S’il arrivait avec des convictions déjà forgées quant aux réponses aux questions qui y sont posées, il se ferait « recadrer ». Si ce qui est à découvrir est déjà écrit, nous n’avons d’emblée qu’une parodie de science. Ceci se produit chaque fois qu’une force extérieure à la science lui dicte ce qu’elle doit trouver. Il y a trois forces fondamentalement antagoniques au travail du scientifique. Les forces mercantiles ont besoin d’utiliser le vernis de la science pour vanter la supériorité d’un produit à vendre. Ce qui est à prouver est commandé d’avance. Les forces idéologiques ont également besoin de plier la science aux nécessités de leurs justifications. La génétique de Lyssenko et l’anthropologie nazie fournissent les exemples les plus classiques. Les forces religieuses procèdent de même lorsqu’elles convoquent la science pour venir justifier un texte sacré, une intuition mystique ou un dogme, qu’il s’agisse de la théologie de Pierre Teilhard de Chardin ou du créationnisme dit « scientifique » issu du protestantisme anglo-saxon, ou qu’elles se servent d’un texte sacré pour valider la science de l’extérieur et a posteriori comme le font les musulmans. Prenons par exemple le scientifique qui construit des phylogénies. A partir d’un échantillon d’espèces prélevées dans le monde vivant, la question est « qui est plus proche de qui que d’un troisième ? Comment s’organisent leurs relations d’apparentement ? ». Même si nous commençons les investigations avec une palette de possibilités de réponses en tête ; cette palette reste absolument modifiable et laisse largement place aux surprises. Une bonne partie de notre activité consiste à vérifier si ce que l’on trouve finalement ne serait pas un artéfact, une méprise (en multipliant les sources de données, par exemple). Cela est aisément compréhensible : il ne s’agit pas de publier des erreurs qui seront réfutées demain. Si la surprise résiste, si rien n’indique qu’elle résulte d’une erreur, alors elle est publiée. Certains sont convaincus que le scientifique passe son temps à vouloir démontrer des propositions, pour ne pas dire des préconceptions ; il faut plutôt dire qu’il passe son temps à mettre à l’épreuve ce qu’il a trouvé sans le vouloir.

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Deuxième attendu : la science est méthodologiquement réaliste

la science est méthodologiquement réaliste, au sens suivant : le monde là dehors existe indépendamment et antérieurement à la perception que j’en ai et aux descriptions que l’on en fait. En d’autres termes, le monde des idées n’a pas de priorité ontologique sur le monde physique : l’existence matérielle des choses n’est pas subordonnée à la validité des concepts que nous utilisons pour les saisir. Si je fais des expériences et que je les publie, c’est dans l’espoir qu’un collègue inconnu me donnera raison en ayant trouvé le même résultat que moi. Je parie donc que le monde physique se manifestera à lui comme il s’est manifesté à moi. Je ne vois aucun sens à l’activité scientifique, en tant que poursuite d’un projet de connaissance universelle, si ce réalisme n’est pas de mise. Si l’on s’interroge pourquoi il est important de rappeler un tel principe, il suffit de lire les textes de l’école du relativisme cognitif fort.

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Troisième attendu : rationalité de l'observateur

Les méthodes de la science mettent en œuvre la rationalité de l’observateur. La rationalité consiste simplement à respecter la logique et le principe de parcimonie. Ce sont des propriétés de l’observateur, pas celles des objets observés. La logique est incontournable. Aucune démonstration scientifique ne souffre de fautes de logique ; la sanction immédiate étant sa réfutation. Tout étudiant dans un laboratoire qui commet des fautes de logique se fait corriger. L’universalité de la logique, soutenue par le fait que les mêmes découvertes mathématiques ont pu être faites de manière convergente par différentes civilisations, devrait recevoir une explication naturaliste : elle proviendrait de la sélection naturelle. D’autre part, la parcimonie est, elle aussi, incontournable. Les théories ou les scénarios que nous acceptons sur le monde sont les plus économiques en hypothèses. Plus les faits sont cohérents entre eux et moins la théorie qu’ils soutiennent a besoin d’hypothèses surnuméraires non documentées. Les théories les plus parcimonieuses sont donc les plus cohérentes. La parcimonie est une propriété d’une théorie ; elle n’est pas la propriété d’un objet réel. Ce n’est pas parce que nous utilisons la parcimonie dans la construction de nos arbres phylogénétiques que nous supposons que l’évolution biologique a été parcimonieuse, comme le croient erronément certains. Le principe de parcimonie est utilisé partout en sciences, mais il peut être aussi utilisé hors des sciences, chaque fois que nous avons besoin de nous comporter en êtres rationnels. Le commissaire de police est, sur les écrans de télévision, le plus médiatisé des utilisateurs du principe de parcimonie. Il reconstitue le meurtre avec économie d’hypothèses, ce n’est pas pour autant que le meurtrier a ouvert le moins de portes possibles, tiré le moins de balles possible et économisé son essence pour se rendre sur les lieux du crime.

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Quatrième attendu : matérialisme méthodologique

la science observe un matérialisme méthodologique : tout ce qui est expérimentalement accessible dans le monde réel est matériel ou d’origine matérielle. Est matériel ce qui est changeant (par définition), c’est-à-dire ce qui est doté d’énergie. En d’autres termes, la science ne sait pas travailler pas avec des catégories définies a priori comme immatérielles (Esprits, élans vitaux, phlogistique, âmes, spectres, fantômes, anges, etc.) ; cela participe de sa définition. A ce stade, une précision s’impose : si la science a pris son essor grâce à la philosophie matérialiste, elle n’est pas pour autant cette philosophie. Les scientifiques d’aujourd’hui n’ont pas d’objectif collectif d’ordre philosophique. Comme le rappelle le philosophe Pascal Charbonnat, « Le matérialisme ne subsiste dans les sciences qu’à l’état de méthode, et non pas comme conception de l’origine, démarche non empirique par définition. ». C’est en ce sens qu’on parle de « matérialisme méthodologique ». Par souci de pédagogie, poursuivons nos exemples par l’absurde : un étudiant qui mobiliserait des entités déclarées a priori immatérielles, inaccessibles dans le monde réel, donc sur lesquelles il serait impossible d’expérimenter, mobiliserait soit une explication irréfutable (au sens de non testable), soit une explication ad hoc (auquel cas il serait en défaut de parcimonie), soit les deux. Il serait prié alors d’énoncer des hypothèses expérimentalement testables.

Qu’il nous soit possible ici de faire une remarque sur le statut des mathématiques. Il arrive souvent qu’on s’interroge sur leur place en tant que science « non expérimentale », selon ce schéma posant quatre attendus cognitifs. Les mathématiques ne sont pas foncièrement expérimentales. Elles sont le formalisme efficace de notre rationalité, et en cela elles sont le compagnon souvent devenu indispensable de la plupart des sciences constituées en disciplines. Elles projettent notre raison souvent bien au delà de ce qu’il est possible d’observer dans le monde matériel. Mais justement, cette propriété permet de faire des prédictions cohérentes sur ce qu’il faut s’attendre à observer dans ce monde. Les mathématiques souscrivent au matérialisme méthodologique des sciences, parce qu’à aucun moment elles ne postulent ni ne nécessitent qu’une entité formalisée, prévue et non encore observée, soit immatérielle.

Nous l’avons dit, ces quatre attendus cognitifs conditionnent la reproductibilité des expériences, caractérisent les sciences expérimentales, et du même coup définissent la science par ses méthodes. On remarquera que cette définition est la plus large qui soit ; beaucoup plus large que les critères de scientificité retenus par les poppériens, et au-delà de l’imprécise et regrettable division entre « sciences dures » et « sciences molles ». Enfin, sans entrer dans une typologie des créationnismes politiquement organisés de par le monde (ce n’est pas le sujet ici), et qui travaillent activement à entrer dans les écoles publiques ou à empêcher l’enseignement de l’évolution, on peut aisément démontrer que toutes leurs formes qui se qualifient elles-mêmes de « scientifique » sont clairement en rupture avec au moins l’un des quatre attendus. Par exemple, la « science créationniste » classique de Henry Morris et Duane Gish commet une entorse aux critères 1 et 4, tandis que l’ Intelligent Design de philipp Johnson est en rupture sur le critère 4 : il s’agit d’un providentialisme issu de la théologie naturelle de William Paley.

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L’espace scolaire est un espace politique

En France, dès 1792, on a décidé d’enseigner à l’école des savoirs, et non des opinions ou des croyances religieuses, parce que la République a fait le pari audacieux de fonder la possibilité d’une citoyenneté sur des savoirs partagés. Notre démocratie républicaine existe justement par le fait que nous bénéficions tous d’un socle commun dans notre représentation rationnelle du monde réel. En France, refuser les savoirs scolaires au nom de la démocratie est donc une contradiction. C’est aussi commettre deux entorses. Une première entorse est de nature épistémologique : l’espace des sciences est autonome et laïque ; un résultat n’est pas recevable ou non au nom de sa compatibilité (ou non) à un dogme religieux. Une seconde entorse est politique : il existe des règles du jeu dans l’espace de la classe. Faire société commune, c’est d’abord avoir des connaissances communes. Ce n’est pas aux enseignants de ménager les savoirs –qui sont autonomes dans leur validation, répétons-le, et dont l’enseignement fait force de loi- mais c’est aux parents, aux théologiens ou aux chefs spirituels de chaque religion de réaliser une articulation entre les postures métaphysiques des élèves et les savoirs acquis à l’école. Si ce principe n’était pas respecté, non seulement il deviendrait impossible d’enseigner la biologie (il y aurait trop de susceptibilités diverses à ménager !), mais c’est le communautarisme politique (dans sa version nord-américaine) qui s’installerait doucement. Si, dans un contexte français, on peut s’interroger sur l’utilité de rappeler ces principes fondamentaux, c’est qu’ils sont oubliés. Pour se convaincre de cette utilité, il suffit de considérer quelle biologie on enseigne dans d’autres pays. En Turquie par exemple, depuis 2003 c’est l’Intelligent Design (une forme de providentialisme anglo-saxon) qui fait office de théorie de la Biologie. L’évolution n’est pas enseignée dans le secondaire dans certains pays d’Europe (Roumanie, Grèce) et son enseignement est combattu dans de nombreux autres, parfois par des responsables politiques très haut placés (Italie, Bulgarie, Pologne, Irlande…).

La démocratie française garantit des droits et exige des devoirs à l’échelle des individus, pas à l’échelle des communautés religieuses. Le « droit à la différence religieuse », revendiqué par certains, mène à la différence des droits, ce qui n’est pas dans le projet républicain français. Ce projet prévoit que, pour que nous soyons égaux en droits et en devoirs, nos avons besoin de savoirs communs. Y compris de savoir que l’évolution existe (et non croire) : c’est un résultat scientifique.

Modifié le: jeudi 26 avril 2018, 14:32