Les races ont-elles un sens en biologie ?

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Auteurs : Bruno Chanet et Sophie Mouge (Enseignants SVT)

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L’histoire des Hommes et des civilisations a été marquée par des événements au cours desquels des groupes humains ont pu être stigmatisés, persécutés, voire exterminés.

Durant plusieurs de ces épisodes, ces actes ont été justifiés par leurs auteurs au moyen de discours cherchant une apparence de légitimité dans l’emploi d’un vocabulaire emprunté aux sciences. Les différences linguistiques, culturelles ou physiques étaient interprétées dans une vision orientée de la diversité humaine, tel groupe était considéré comme supérieur à tel autre.
De nos jours, certaines personnes voire groupes politiques ou religieux véhiculent l’idée qu’il y aurait au sein de l’humanité des sous-catégories, des races, certaines meilleures que d’autres.

Quelles sont les réponses apportées par la biologie à ces assertions?

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Une seule espèce humaine

La notion d’espèce peut simplement être définie comme l’ensemble des êtres vivants capables de se reproduire entre eux et d’engendrer une descendance fertile.

Depuis l’Antiquité, voyageurs, explorateurs, marchands, soldats … ont montré qu’une seule espèce humaine actuelle existait. Les contacts, échanges ultérieurs n’ont fait que montrer l’évidence des similitudes, tant purement biologiques que relevant des comportements, attitudes et sentiments, attestant une parenté étroite entre êtres humains. L’espèce humaine a une origine unique à partir d’un groupe ayant vécu il y a environ 100 000 ans.

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Des variétés, des sous-espèces ou des populations…

Comme toute espèce, l’espèce humaine présente une diversité à tous les niveaux (cultures, langues, coloration corporelle, forme d’organes externes, groupes sanguins, séquences géniques …) au sein d’un même ensemble.
Certaines formes, certains phénotypes, sont plus abondants dans certaines régions car résultant du jeu complexe des sélections naturelles et des migrations ayant jalonné l’histoire humaine. Il en est de même pour toute espèce vivante dont la distribution géographique est étendue.

Ainsi, dans les conditions naturelles, hors migrations récentes (moins de 500 ans), des individus à peau claire se rencontrent dans les hautes latitudes et des individus à peau sombre se rencontrent dans les régions équatoriales et tropicales. En effet, aux hautes latitudes, une peau sombre filtre trop un rayonnement solaire peu intense et y empêche la synthèse de vitamine D. A l’opposé, dans les régions équatoriales et tropicales, une telle peau protège l’individu des effets cancérigènes d’un rayonnement solaire puissant. De sorte que dans chacune de ses régions dans les conditions naturelles, des individus sont défavorisés et, à l’échelle du groupe, ont moins de descendants. Il suffit de lire la notice des vitamines D délivrées aux jeunes enfants d’Europe pour s’en convaincre : une double dose doit être administrée aux enfants à la peau sombre vivant dans les régions tempérées.

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Retrouvez le texte "la couleur de la peau humaine"

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Ces groupes humains sont appelés des populations, c'est-à-dire des groupes à l’intérieur d’une espèce, identifiés par des caractéristiques morphologiques ou moléculaires. L’histoire de ces populations, en particulier leurs migrations, peut être reconstituée par l’étude des séquences géniques. Tous les amérindiens descendent d’une population asiatique ayant traversé le Détroit de Behring il y a moins de 20 000 ans.

Certains scientifiques appellent sous-espèces ou encore variétés, les variants locaux d’une espèce. Mais ces termes n’ont pas de sens hiérarchique en systématique et n’expriment que des variations intraspécifiques.

Aucun critère scientifique ne justifie une hiérarchie entre populations. Le faire revient à adhérer à des préceptes qui n’appartiennent pas aux sciences. Prétendre qu’une telle hiérarchie entre groupes humains repose sur des faits scientifiques est une méconnaissance si ce n’est une supercherie.

Et les races, dans tout ça ?

Le terme « race » est un terme lourd, au passé pénible et parfois tragique, fortement connoté. Cependant il existe dans le vocabulaire.
Définition du mot
« race » (Le Petit Robert 2007) : « subdivision de l’espèce zoologique, elle-même divisée en sous-races ou variétés, constituée par des individus réunissant des caractères communs héréditaires ». Le racisme est un problème moral, politique et/ou culturel, mais dans tous les cas non scientifiques.

Alors, les races biologiques existent-elles ?

Si nous posons la question à une spécialiste de génétique humaine, les races n’existent pas puisqu’aucun marqueur génétique ne permet d’identifier des groupes humains séparés. Dans la plupart des systèmes génétiques, les répertoires d’allèles sont les mêmes, ou presque, d’une population à l’autre. L’espèce humaine est très homogène, avec 0.4% de différence au niveau de l’ADN entre deux humains, soit une différence bien inférieure à celle qui existe par exemple entre deux individus d’une espèce de gorille. On considère, dans l’espèce humaine, que les migrations et les échanges matrimoniaux sont les causes principales de la répartition des gènes à travers le monde.
Il existe dans notre génome, des régions neutres et des régions très variables. Ces dernières sont minoritaires et montrent des différences plus fortes entre groupes de populations que les marqueurs neutres de notre génome. Elles correspondent à des gènes impliqués dans l’adaptation à l’ensoleillement, à la température, à l’humidité, ceux liés à l’adaptation locale aux pathogènes, aux pratiques alimentaires…

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Evelyne Heyer, professeur au MNHN, est spécialiste de génétique humaine

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Dans les années soixante, les premiers travaux de Lewontin (Lewontin, 1967) montrent que 85% de la variabilité génétique de notre espèce se retrouve à l’intérieur des populations et que seulement 15% de cette variabilité est entre populations dont la moitié (7-8%) entre populations de continents différents. Ce résultat signifie que deux individus d’une même population ne sont en moyenne que très faiblement plus apparentés que deux individus de deux populations différentes. Deux individus d’une même population peuvent être autant et même plus différents génétiquement que deux individus de populations différentes.

Cette première étude a été plusieurs fois confirmée avec des outils de plus en plus modernes.

Parmi les gènes où l’on a pu détecter des adaptations locales, il y a donc ceux impliqués dans l’adaptation à l’ensoleillement, mais aussi ceux impliqués dans l’adaptation à la température, à l’humidité, ceux liés à l’adaptation locale aux pathogènes et aux pratiques alimentaires…. Tous ces gènes montrent des différences entre groupes de populations beaucoup plus fortes que les marqueurs neutres de notre génome. Dans une certaine mesure, ils peuvent même être spécifiques d’une population ou d’un groupe de populations.

Notre espèce est jeune. Il y a donc eu peu de temps pour créer des différences entre continents et entre populations. Sur l’ensemble du génome, on estime les différences entre deux humains à environ 1/1000 (4/1000 si l’on tient compte des insertions et délétions). Une faible partie de ces différences est due à des différences entre populations. Les populations humaines se ressemblent d’autant plus génétiquement qu’elles sont proches géographiquement. Il existe quelques zones de légère discontinuité dans ce gradient géographique global, qui permettent d’identifier des groupes de populations qui se ressemblent légèrement plus entre elles. Ces groupes de populations correspondent approximativement aux continents. Mais certaines parties de notre génome qui ont été impliquées dans notre adaptation locale montrent des différences entre populations plus importantes. Ces gènes liés à l’adaptation locale sont minoritaires dans le génome et les mutations impliquées représentent moins d’un millionième de notre génome ! Parmi ceux-ci, on retrouve les gènes impliqués dans les différences de couleur de peau qui ont été utilisées pour classifier les humains en différentes races.

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Les races biologiques, telles que définies jadis en anthropologie humaine, n’ont aucune signature génétique.

Si nous posons la question à un vétérinaire, un éleveur, un agronome :
Les races existent sans aucun doute, mais pas exactement dans le sens où nous l’entendons habituellement. Pour ces professionnels du soin et de l’élevage des animaux, une race est une population résultant de la sélection artificielle d’après des critères choisis par le sélectionneur.
Dans le passé, des hommes ont choisi au sein d’une espèce les individus pouvant se reproduire sur la base de critères esthétiques (coloration du plumage, forme des oreilles …), agricoles (forte production de lait, résistance au froid …). De génération en génération, l’exercice a été répété et ainsi ont été obtenus des groupes présentant des caractéristiques particulières : caniches, saint-bernards, vaches limousines ou salers, chevaux percherons ou traits bretons ont été obtenus de la sorte. Aucun « exercice » de ce type n’a été réalisé chez l’espèce humaine. Il n’existe pas, au sens des agronomes et des vétérinaires, de races chez l’espèce humaine.
Mais le langage commun ignore ces subtilités d’agronome ou de généticien. L’espèce humaine est diverse, et même si la diversité génétique est très faible, des groupes humains existent et ne proviennent pas d’une sélection décidée. Certains les appellent populations, variétés ou races, mais aucun critère scientifique ne justifie une hiérarchie entre ces groupes.

Définir les termes - espèces, populations, races… - de la sorte n’est pas nier les différences, mais permet de délivrer des définitions courtes pouvant être utilisées en classe devant des élèves afin de clarifier les choses sur des sujets hélas marqués par des glissements de langage, des amalgames et des manipulations.

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Retrouvez d'autres idées reçues sur l'évolution dans le chapitre Les idées reçues sur l'évolution
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Pour en savoir plus : 

  • Jordan, B. 2009. L’humanité au pluriel, la génétique et la question des races. Collection Sciences ouvertes. Paris : Seuil.
  • Langaney, A. 2006. La diversité allélique humaine et son origine. In : Sciences de la vie et de la terre au XXIème siècle : enjeux et implications. Colloque (15-16 déc. 2004 ; Paris, Mus. natn. d'hist. nat.), 1-10.
  • Langaney A., Hubert van Blyenburgh, N. et A. Sanchez-Mazas. 1992. Tous parents, tous différents. Paris: Chabaud : 71 p.
  • Tort, P. 2008. L’effet Darwin . Sélection naturelle et naissance de la civilisation. Collection Sciences ouvertes. Paris : Seuil.

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Proposition pédagogique : 

Télécharger la proposition d'EPI "espèces et races"

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Last modified: Friday, 25 May 2018, 12:09 PM