Un enjeu écologique : l'interdépendance proies-prédateurs

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Auteur : Bruno Chanet (Professeur, MNHN) 

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L’interdépendance des populations d’espèces différentes à l’échelle d’un écosystème est un phénomène bien connu :

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Evolution des populations de lapins et lynx
Evolution des populations de proies (lapins) et de prédateurs (lynx) en Amérique du Nord au cours du temps

Les populations de prédateurs et de proies évoluent de manière cycliques et décalées : un excès de proies entraine un excès de prédateurs, car les seconds ont beaucoup de nourriture et peuvent nourrir leurs jeunes. Ensuite, la consommation excessive de proies par des prédateurs plus nombreux provoque la raréfaction de celles-ci et, par voie de conséquence, la raréfaction des prédateurs. Cette relative rareté de prédateurs entraine une survie plus importante des proies et enclenche un nouveau cycle. Les effectifs des populations de proies et de prédateurs à l’échelle d’un écosystème sont donc dépendants.

Toute perturbation apportée à cette relation entre deux populations, comme par exemple une mortalité soudaine et excessive d’une des deux populations (épidémie, chasse...), entraine une rupture de cet équilibre dynamique et a des répercussions sur les effectifs de l’autre population.

Une même relation de dépendance se retrouve entre populations d’écosystèmes différents.

Mangrove en Martinique
Vue d’une mangrove depuis une pirogue (Martinique) © S. Pons, MNHN

A quelques dizaines de mètres de la côte et à quelques mètres sous la surface, les eaux des côtes rocheuses du littoral français ou celles des mangroves à l’embouchure de nombreux fleuves tropicaux recèlent des entrelacements, respectivement d’algues brunes et de racines d’arbres, hébergeant une flore et une faune diversifiées.

Les forêts sous-marines de laminaires et des himanthalles du littoral breton comme les racines submergées des palétuviers des mangroves de la côte de Papouasie sont des environnements originaux : tous deux subissent le flux et le reflux des marées et constituent une lisière entre les écosystèmes marins et continentaux.
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Entrelacs des lanières des himanthalles
Entrelacs des lanières des himanthalles, Himanthalia elongata,
à quelques mètres de profondeur en nord-Bretagne © T. Abiven
Entrelacs des racines de palétuvier à cordes
Entrelacs des racines de palétuvier à cordes, Rhizophora selala, en Papouasie © P. Perrier
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La forêt des algues et celle des racines entremêlées cassent les courants, diminuent leurs effets et leur vitesse de sorte qu’une foule d’organismes de petite taille peuvent survivre protégés, à l’abri des prédateurs et des vagues. Ce sont ainsi des milieux de prédilection où les organismes viennent se développer, se reproduire et déposer leurs pontes.
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Berthelline orange Ponte de berthelline
Berthelline orange, Berthellina edwardsi (à gauche) et sa ponte (à droite), un mollusque gastéropode des côtes rocheuses du littoral européen © V. Maran
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Ces milieux constituent donc des nurseries non seulement pour des espèces de ces milieux mêmes, mais aussi pour celles de milieux limitrophes. Une simple plongée en apnée dans des algues littorales fait rencontrer des pontes d’espèces variées, de jeunes bars, de jeunes maquereaux... alors que les individus adultes vivent plus au large, où ils sont pêchés.

Forêt d’algues et mangroves sont donc des écosystèmes importants non seulement pour les espèces y effectuant l’intégralité de leur cycle de vie, mais aussi pour d’autres n’y vivant qu’à l’état juvénile. L’abondance des populations de juvéniles (crevettes, poissons...), et de leurs proies et prédateurs, dans les milieux littoraux dépend des populations d’adultes présentes au large. De la même manière, les effectifs des populations d’adultes de certaines espèces du large sont fonction des effectifs et conditions de vie des jeunes dans ces milieux proches du rivage.

Toute atteinte des milieux (aménagements, constructions, pollutions...) fragilise donc non seulement ces écosystèmes mais aussi les écosystèmes voisins et, par voie de conséquence, les ressources puisées par l’espèce humaine dans ces milieux. Les tonnages d’espèces pêchées en mer dépendent aussi de la sauvegarde des mangroves et des forêts de laminaires.
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Last modified: Saturday, 29 September 2018, 1:08 PM