Les enjeux patrimoniaux :
le regard des systématiciens sur la biodiversité

Par Bruno Chanet
Docteur HDR, MNHN, Département Origines et Evolution
avec l'aimable relecture de Guillaume Lecointre
Professeur du MNHN, Département Origines et Evolution




Coelacanthe La biodiversité, un patrimoine à protéger, ici le célèbre cœlacanthe
© service audiovisuel, MNHN
Les raisons pour préserver la biodiversité sont multiples : morales et philosophiques (avons-nous le droit de détruire des écosystèmes et éradiquer des espèces ?), esthétiques (nous détruisons des organismes et lieux agréables à regarder), utilitaires (nous détruisons des ressources utilisées actuellement ou potentiellement utiles dans le futur)...

Mais, trop souvent le rôle patrimonial des espèces vivantes est négligé. En effet, les organismes vivant sur Terre partagent une histoire commune, ils sont les fruits de près de 4 milliards d’années d’évolution. Le déploiement de cette histoire est tel que certaines espèces portent des traits communs, d’autres portent des traits rares. Par exemple, parmi la biodiversité, il est commun d’avoir des poils et d’être vivipare : cela concerne les vaches, les cochons, les chevaux, les humains, et même quelque 5000 espèces de mammifères. En revanche, il est très rare d’avoir des poils et d’être ovipare : cette combinaison provient d’une histoire très ancienne des vertébrés, qui remonte à au moins 150 millions d’années, et dont il ne reste plus que quelques espèces actuelles, l’ornithorynque et les échidnés, classés dans les mammifères monotrèmes. D’un point de vue utilitariste, nous accordons plus d’importance aux vaches et aux cochons parce qu’ils nous nourrissent. D’un point de vue patrimonial, nous devrions protéger les échidnés et les ornithorynques, même s’ils ne sont nullement utiles à nos besoins immédiats.


En quoi les systématiciens sont-ils impliqués ?


Rappelons-le, la systématique, pratiquée par les systématiciens, est la science s’occupant d’identifier, classer et nommer les êtres vivants. La systématique gère le rapport entre les concepts, les mots et les choses réelles. Le mode de classification moderne est fondé sur la reconstruction des relations de parenté entre espèces. Une part du travail des systématiciens est précisément de reconstruire ces relations, afin de comprendre l’évolution des espèces et établir des classifications. Les écologues, les scientifiques s’intéressant à l’écologie, étudient d’autres relations entre espèces : il s’agit des relations fonctionnelles qu’elles entretiennent en vivant dans un même milieu à un moment donné. Ils pratiquent en quelque sorte une biologie à deux dimensions, ancrée dans le temps présent. La biodiversité des écologues est celle du temps actuel ; établir les relations trophiques, par exemple (qui mange qui ? ou qui parasite qui ?) dans un écosystème est un des problèmes de recherche auxquels ils peuvent s’atteler. Pour les systématiciens, les problèmes scientifiques sont différents : il s’agit de répondre à la question « qui est apparenté de qui ? » en termes d’évolution sur le temps long. Pour cela, ils étudient la structure des organismes, ce qu’ils ont en commun dans leurs corps, leurs organes, leurs cellules, leurs chromosomes et molécules (ADN ou ARN). Ils étudient ces structures afin de repérer des ressemblances, interprétées en termes de partages d’attributs, lesquels sont l’héritage d’ancêtres communs. En cela, les systématiciens pratiquent une biologie à 3 dimensions, incluant parfois les fossiles, où le temps est une donnée fondamentale pour comprendre les ressemblances et différences entre êtres vivants.

Les relations écologiques ne reflètent pas toujours les relations de parenté. Dans le phytoplancton, on trouve des algues vertes (chlorophytes) et des diatomées. Toutes réalisent la photosynthèse en milieu pélagique. Les premières sont apparentées aux plantes érigées terrestres, les secondes sont apparentées aux algues brunes telles que les laminaires ou les fucus (ce sont des straménopiles). Ainsi, des espèces proches sur le plan écologique peuvent ne pas l’être du tout sur le plan des relations de parenté. A l’inverse, deux espèces apparentées peuvent présenter des écologies dissemblables. Les paresseux et les fourmiliers sont apparentés (ce sont des xénarthres). Les premiers sont frugivores comme les singes de la même forêt d’Amérique du Sud, auxquels ils ne sont pas apparentés. Les seconds sont insectivores et dévastent les fourmilières pour se nourrir.

Prenons un exemple, médiatique. Latimeria chalumnae, le cœlacanthe des Comores et du canal du Mozambique, n’est pas une espèce réputée pour ses qualités esthétiques, ni la finesse de sa chair (immangeable), ni pour son rôle écologique (la biomasse de l’espèce est négligeable). La valeur scientifique et patrimoniale du cœlacanthe est incommensurable par la combinaison de caractères rares qu’il présente (queue à trois lobes, organe électro-récepteur dans le museau, articulation dans le crâne...), en quoi il est la preuve et le témoignage d’événements clés de l’évolution des vertébrés. Du coup, sa découverte a été très médiatisée, au point de jouer un rôle économique en assurant la « notoriété » des Comores (où il figure sur les billets de banque) et en attirant quelques plongeurs très expérimentés et avides de le rencontrer sur certains spots profonds du canal du Mozambique.


Coelacanthe
Le cœlacanthe (Latimeria chalumnae) exposé en galerie d’anatomie comparée au MNHN
© L. Bessol, MNHN

Leur disparition n’aurait qu’un effet très minime sur les plans écologiques et économiques, mais serait sans commune mesure sur le plan scientifique, par amputation de données dans le patrimoine anatomique à notre disposition.

Nombre d’organismes sont dans ce cas :


Limule
Une limule dans son milieu de vie, Providence (USA) © S. Mouge, MNHN

Les limules, ces arthropodes marins apparentés aux scorpions et araignées, témoins du fait que les ancêtres de ces arthropodes à 8 pattes, étaient aquatiques. Contrairement aux cœlacanthes, leur disparition n’inquièterait que peu de monde.
Esturgeon
Un esturgeon
© Bibliothèque centrale MNHN, Paris 2011

Les esturgeons, gravement menacés sur tous les cours d’eau de la planète où ils subsistent encore. Leur disparition n’aura pas d’impact écologique majeur ; il aura un impact économique par disparition du caviar.
Ornithorynque
Un ornithorynque © service audiovisuel, MNHN
Les ornithorynques sont les seuls mammifères, avec les échidnés, capables de pondre des œufs, d’allaiter ses petits sans mamelle (le lait sourd à la base des poils du poitrail de la femelle), à posséder un aiguillon venimeux chez les mâles etc... Sa disparition n’aurait qu’un impact écologique mineur.

Chacun d’eux présente des caractères ou des associations de caractères uniques ou rares dans la nature actuelle.

Au final, préserver la biodiversité repose sur des raisons tant philosophiques, morales, esthétiques, écologiques et utilitaires. Mais, l’aspect patrimonial (au sens du patrimoine hérité de l’histoire des vivants) et l’intérêt scientifique ne sont pas à négliger dans la mesure où ils témoignent aussi de l’évolution du monde vivant. C’est cette valeur patrimoniale que mettent en évidence les travaux des systématiciens. Ne devrait-elle pas également être prise en considération dans les programmes et politiques de conservation des espèces et des milieux ?


Pour en savoir plus

  • Pour une approche moins restrictive de la biodiversité : Lecointre G., Pour la Science - n° 397 - Novembre 2010:18-19

Last modified: Friday, 26 January 2018, 12:26 PM