Les relations de l’homme et de la nature au cours du temps


Par Elisabeth Mouilleau
Enseignante d’histoire et géographie, académie de Paris



Il est assez courant d’évoquer les rapports de l’homme à la nature, bien que les termes demeurent ambivalents et ambigus du fait qu’au cours du temps et sous des latitudes différentes, la nature a été appréciée différemment. Eclaircir ces rapports passe par un travail de définition complexe autant pour l’homme que pour la nature, ces deux termes étant polysémiques.

La chute de l'homme La Chute de l'homme par Lucas Cranach, illustration du XVIième siècle
image du domaine public
Comment définir l’homme ? Il est dual, en tant qu’être vivant, il participe de la nature mais en tant qu’être parlant, il participe aussi de la culture, ce qui lui permet de développer une connaissance et une compréhension du monde qui l’entoure.

Comment définir la nature ? Une entité évolutive extérieure à l’homme qui se bornerait à être là sans intervenir ou l’ensemble des êtres vivants en interaction les uns avec les autres en y incluant les hommes ? Est-ce l’environnement, le monde, la terre dans l’univers ?
En tous cas, les rapports des hommes à la nature dépendent de la définition que ces derniers en donnent et de la représentation qu’ils s’en font, d’où l’intrication permanente du naturel et du culturel qui sous-tend nos actions. La nature implique toujours pour nous une mise en ordre du monde à tel point que l’analogie entre nature et ordre social paraît presque « naturelle ». Elle est donc toujours « représentée » à partir des perceptions et des projections humaines : édénique, sauvage, tellurique, maléfique, malsaine, apprivoisée, maîtrisée...

Pour essayer de rendre compte des rapports homme-nature, il faut identifier au cours de l’histoire des hommes les différentes phases de leur conception de la nature et les actions qui en ont découlé.

Une première conception des rapports homme-nature s’inscrit dans la préhistoire jusqu’à l’avènement des monothéismes. La nature semble « aller de soi », elle est considérée comme le cadre spatial dans lequel les hommes, peu nombreux, exercent leurs activités. Les hommes sont solidaires de la nature, cela passe par un échange avec des forces plus ou moins sacralisées, d’où la mise en place de rites respectant les différentes formes de vie. L’homme se conçoit comme faisant partie de la nature comme en témoigne la vaste production des mythes ou des cosmologies animistes selon lesquelles tous les êtres vivent en symbiose dans un univers réceptif sans qu’une prééminence soit particulièrement conférée à l’humain.


C’est à partir de cette échelle de valeurs que s’élaborent différentes civilisations orientales. Dans l’hindouisme, l’humain fait partie des cycles du vivant, dans la conception chinoise, il fait partie de la nature, ce qui n’empêche pas que la nature puisse se trouver à son service.

Vasudeva portant Krishna
Vasudeva portant Krishna pour traverser la rivière Yamuna, milieu du XVIIIième siècle.
image du domaine public
Paysage avec une ville fortifiée et une femme et son enfant
Paysage avec une ville fortifiée et une femme et son enfant.
Reproduction d’une oeuvre de Domenico Campagnola vers 1520
(localisation de l'oeuvre originale : musée Paul Dupuy, Toulouse)
.
image du domaine public

La conception occidentale s’articule autrement. Elle établit un lien d’extériorité entre l’homme et la nature, même si la philosophie grecque antique place ce dernier au centre de la nature, il se « pense » par rapport à elle ; par exemple, l’inceste est proscrit ou tabou dans les sociétés humaines bien que présent dans la vie animale. Mais ce sont les monothéismes qui vont mettre la nature au service de l’homme et légitimer sa domination.

Système sexuel de Linné et méthode Tournefort Système sexuel de Linné et méthode Tournefort
© bibliothèque centrale du MNHN, 2011
La Bible parle de création et non de nature, ce dieu créateur, qui nous a conçus à son image, nous offre la possibilité de maîtriser la nature par la technique grâce à laquelle nous soumettons les autres espèces et les ressources à nos besoins. Et le cartésianisme d’aller encore plus loin en faisant l’éloge de la puissance technique et de la science qui nous procurent les moyens de soumettre la nature pour nous reconduire au paradis. Cette conception occidentale sera étendue aux autres continents à partir des grandes découvertes qui provoquent un élargissement du monde et un besoin de classification. C’est à ce besoin que répondent les philosophies naturalistes du XVIIIième siècle qui s’accordent à dresser un inventaire savant du monde, bien qu’obéissant à des paradigmes divergents (le mouvement de la nature est-il spontané ? contrôlé par un dieu horloger ?). Cet inventaire se traduit sur le plan esthétique : la généralisation du paysage comme l’art des jardins, déjà présents dans l’art de la Renaissance, ne sont-ils pas autre chose qu’une forme harmonieuse de réduction et de maîtrise du monde.

L’époque contemporaine produit un cadre scientifique nouveau qui permet de comprendre le fonctionnement de la nature pour l’exploiter plus efficacement, darwinisme, matérialisme scientifique, écologie révolutionnent la conception du temps au moment où la terre devient un monde fini et unifié par l’homme, qui doit, du coup, réinventer la nature sauvage. C’est le début de la mise en place des parcs naturels aux Etats-Unis, puis de la géographie qui traite des aménagements humains sur les milieux naturels, pour parler aujourd’hui d’environnement, comme si les milieux étaient de moins en moins naturels. Et de fait, tous les milieux de la planète ont été transformés, anthropisés, exploités depuis la révolution néolithique par une population de plus en plus nombreuse alors que la conquête de l’espace n’offre pas forcément de nouvelles perspectives d’installation.

Force est de constater que le monde est limité et que la modernité a engendré une discontinuité dans le rapport-homme nature. L’invention du terme biodiversité qui nourrit la culpabilité des humains déconnectés du réel ne peut réparer les dégâts : l’environnement est saccagé, la nature fétichisée par compensation.

Des relations homme-nature gâchées au moment où nous devenons capables de cerner les étapes de notre propre disparition ? Des relations qui témoignent d’une incapacité des sociétés à maîtriser totalement l’élément naturel d’où la nécessité de repenser les relations homme-nature. Or le changement fait toujours resurgir des fantasmes et du refoulé, c’est pourquoi il fait peur, dans le cas présent, c’est notre part de nature qui devrait faire retour avec pour une fois un choix conscient de responsabilité vis-à-vis de ce qui nous entoure. A. Berque, s’interrogeant sur le rapport des sociétés humaines à leur environnement, préconise de « renaturer la culture, reculturer la nature ».



Pour aller plus loin

  • Sur la définition de la nature : De Candolle A., 1987. L’histoire des sciences et des savants depuis deux siècles. Réimpression Fayard, Paris. Quatre pages ont été ajoutées à cette réimpression sur les différents sens du mot nature.
  • Sur l’opposition nature/culture : Lévy-Strauss C., 1949. Les structures élémentaires de la parenté. PUF, Paris
  • Sur les différentes conceptions de la nature : Bourg D., 1993. Les sentiments de la nature. La Découverte, Paris
  • Sur les philosophies naturalistes : Drouin J.M., 1993. L’écologie et son histoire, réinventer la nature. Flammarion, Paris
  • Sur la rupture épistémologique contemporaine : Deleage J.P., 1988. Une histoire de l’écologie. PUF, Paris, 1988

Brève bibliographie de Philippe Descola :

  • La Nature domestique : symbolisme et praxis dans l’écologie des Achuar, Paris, Fondation Singer-Polignac et Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, 1986, 450 p.
  • Les Idées de l’anthropologie (avec G. Lenclud, C. Severi et A.C. Taylor), Paris, Armand Colin, 1988, 208 p.
  • Les Lances du crépuscule. Relations jivaros, haute Amazonie, Paris, Plon, collection « Terre humaine », 1993, 506 p.
  • Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, 2005,  623 p.
  • Diversité des natures, diversité des cultures, Paris, Bayard, collection « Les petites conférences », 2010, 85 p.
  • L’écologie des autres. L’anthropologie et la question de la nature, Paris, Éditions Quae, 2011, 110 p.
  • Les grandes civilisations (avec Anne Cheng, Christian Goudineau, Nicolas Grimal, Henry Laurens, John Scheid et Michel Tardieu), Paris, Bayard/Collège de France, 2011.
Last modified: Saturday, 31 March 2018, 2:55 PM