La biodiversité locale à l’échelle de quelques siècles

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Auteurs : Aurélia Boron (Chercheur, CNRS) et Bruno Chanet (Professeur, MNHN)
Relecture : Cécile Callou (Maître de conférence, MNHN)

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Nous acceptons tous l’idée d’une biodiversité changeante sur le temps court, au gré des disparitions et introductions récentes d’espèces. Les tortues de Floride (Trachemys scripta elegans) relâchées périodiquement dans la nature font ainsi désormais partie de notre environnement. Nous acceptons également les bouleversements opérant sur le temps long, avec les successions des faunes et flores au cours des temps géologiques ; dinosaures, ou beaucoup proches plus de nous, ours des cavernes, mammouths... En revanche, à l’échelle des temps historiques, même si nous comprenons facilement la disparition du dodo (Raphus cucullatus) à l’île Maurice, lointaine géographiquement parlant, nous remettons difficilement en question la composition des faunes de notre environnement proche. En effet, combien de lecteurs des albums d’Asterix décèlent et admettent ces anachronismes faunistiques que sont la représentation de moineau (Passer domesticus), ou de lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus) en Gaule ?
Quoi ! Le moineau et le lapin de garenne n’ont pas toujours été là ? Eh non… L’histoire, l’archéologie et surtout l’archéozoologie couplées à des études génétiques et historiques nous le démontrent.

Animal on ne peut plus familier de nos communes et de nos campagnes, animal présent actuellement du cap Nord (Norvège) à l’Afrique du sud, des rivages pacifiques de la Sibérie à l’extrême sud de l’Argentine et l’Australie, le moineau est inconnu dans les gisements archéologiques en Eurasie jusqu’au début de l’Holocène. On ne rencontre des pièces squelettiques de cette espèce qu’associées avec des restes humains, seulement à partir de 10 000 av. JC et uniquement au Moyen Orient. Espèce opportuniste et commensale des Hommes, en particulier du bétail dont il consomme les grains des mangeoires, le moineau accompagne les migrations néolithiques. On le retrouve sporadiquement dans plusieurs gisements mésolithiques et néolithiques d’Europe de l’Ouest, mais il reste une espèce très rare. Il est retrouvé en Scandinavie à la fin de l’âge de Bronze, entre 1200 et 800 ans av. JC. Ce n’est qu’à partir des périodes historiques et plus particulièrement du Moyen-Age, que le moineau domestique fait son apparition certaine et de manière constante en France continentale. De surcroît, le nom français du moineau apparaît au XIIIème siècle et l’espèce n’est fréquemment consommée qu’à partir du XVIème siècle.


Ainsi, le moineau domestique n’est pas réellement une espèce autochtone en France, mais une espèce invasive, ayant colonisé l’ouest de l’Europe en ayant vraisemblablement suivi les migrations humaines du premier au troisième siècle après JC. Retournement de l’histoire, les populations de moineau sont aujourd’hui en déclin en Europe. Le même processus s’est réalisé pour une autre espèce commensale de l’Homme, qui se porte elle très bien : la souris domestique, Mus musculus.
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Moineau
Moineau (Passer domesticus© L. Tarnaud, MNHN
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Le Lapin de garenne est en revanche une espèce introduite dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest, à partir de la péninsule ibérique. Animal sédentaire, il migre peu et n’est connu avant le Moyen-Age qu’en Espagne, au Portugal, dans le sud de la France et dans quelques îles de Méditerranée occidentale. Apprécié des Romains, le poète Catulle appellera l'Espagne la « cuniculeuse » en référence à cet animal (de cuniculus, nom scientifique du lapin de garenne). Cette racine se retrouve dans la plupart des noms de l’espèce, comme couniéu en provençal, conejo en espagnol, coniglio en italien ou encore conin en ancien français). L’empereur Hadrien fera frapper en Espagne une monnaie figurant un lapin, animal symbole du pays.

Au Moyen Age, les lapins étaient élevés dans des enclos plus ou moins fermés, des parcs à gibier  qui seront progressivement nommés garennes (à l’origine, ces parcs regroupaient toute sorte de gibiers, cerf, sanglier, mais aussi poissons !). Par extension, ces garennes ont donné le nom commun français de ces animaux. Les garennes, sous le contrôle des seigneurs, se développent fortement au Moyen-Age et les lapins sont implantés hors de leur zone géographique d’origine. La viande du lapin est considérée comme maigre et blanche par rapport à la viande rouge du lièvre. . S’échappant de ces unités d’élevage, le lapin s’installe durablement dans les campagnes françaises.
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Lapin de garenne
Lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus© L. Bessol, MNHN
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Ces données sont corroborées par l’iconographie, la littérature et les études génétiques. Toutefois, seuls des critères comportementaux permettent de distinguer dans l’iconographie lapin et lièvre (lapin fouisseur, lièvre pas, par exemple), ce qui rend l’analyse des images complexes, quelle que soit la région considérée, y compris dans la péninsule ibérique. Ce scénario d’une arrivée tardive du lapin de garenne dans les campagnes de la moitié nord de la France et de l’Europe est confirmé par des analyses génétiques récentes. Des études portant sur l’ADN des lapins en Europe ont en effet montré une origine de cette espèce dans la péninsule ibérique, dans le sud de la France, puis un déplacement dans le nord et l’ouest de la France et enfin dans le reste du monde.

Il s’agit donc bien d’une espèce introduite par l’Homme en Europe non-ibérique.
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Invasion de l'Europe par les lapins et les moineaux
Les invasions récentes du lapin et du moineau en Europe (les nombres indiquent les âges en années) © B. Chanet, MNHN
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Ces deux espèces, pourtant emblématiques, ne sont donc pas réellement autochtones, mais sont plutôt invasive, pour le moineau, et introduite, pour le lapin. Il en est de même pour la souris domestique, mais aussi pour le chat domestique (Felis domesticus), la genette (Genetta genetta) etc. Mais, sur le fond, existe-t-il des espèces autochtones authentiques ? Tout dépend de l’échelle de temps considérée ; ce sont les travaux prenant en considération ce paramètre (paléontologie, archéozoologie, archéobotanique, histoire, études écologiques de suivi des faunes et flores…) qui apportent des éléments pour répondre au cas par cas à cette question. En outre, l’histoire montre que rien n’est stable, et qu’une espèce aujourd’hui autochtone, peut disparaître demain, comme c’est le cas avec le moineau, aujourd’hui en régression.
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Last modified: Saturday, 29 September 2018, 11:40 AM