Les limites de la biodiversité ordinaire

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Auteur : Richard Dumez (Maitre de conférences, MNHN)
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Plan 

L’opposition entre biodiversité remarquable et biodiversité ordinaire
La biodiversité ordinaire : les ressources naturelles du quotidien
Tout dépend du point de vue…

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Il faut tout d’abord lever une ambigüité, celle qui voit les mots « nature » et « biodiversité » régulièrement se substituer l’un à l’autre. Le terme « biodiversité » (qui englobe la diversité génétique, spécifique et écosystémique) apparaît comme un « substitut plus analytique de la nature »1, sa substitution par le terme « nature » répondant souvent à un souci de vulgarisation, si ce n’est une volonté d’affirmer que l’environnement dans son ensemble est concerné.
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L’opposition entre biodiversité remarquable et biodiversité ordinaire

Face à l’ampleur du phénomène d’érosion de la biodiversité — qualifié de « 6ème extinction » — la communauté internationale a pris conscience des efforts considérables à mener pour le contrer (Convention sur la diversité biologique, CDB, 1992).

À côté d’une biodiversité considérée comme remarquable par les scientifiques et les gestionnaires soucieux de la préserver (aires protégées, textes internationaux, nationaux ou régionaux), une biodiversité dite ordinaire retient de plus en plus l’attention. Mais que recouvre-t-elle véritablement ?
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Rose de porcelaine
Rose de porcelaine (Nicolaia eliator© L. Tarnaud, MNHN
Grande paquerette
Grande paquerette (Leucanthemum bulgare© L. Tarnaud, MNHN

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Les limites de l’objet « biodiversité ordinaire » varie en fonction de ceux qui s’en saisissent. Ainsi dans son article « La ‘nature ordinaire’ dans le monde occidental »2, Laurent Godet souligne qu’à travers l’émergence de cette notion les conservationnistes (terme employé pour désigner les chercheurs qui s’intéressent à la conservation de la nature) souhaitent dépasser l’intérêt pour la seule nature rare, sauvage et menacée. Il propose trois visions de la nature ordinaire :

  • une vision anthropocentrique qui la « définit comme un ‘écotone’ entre les espaces dominés par l’Homme d’un côté et ceux desquels il est absent (ou presque) »,
  • une vision anthropogénique où la nature ordinaire, influencée par les activités humaines, serait un « espace tampon entre forçages anthropique et environnementaux »,
  • une vision écologique où elle serait une « nature composée d’espèces communes ».

Ainsi, d’après les deux premières définitions, la biodiversité ordinaire s’insèrerait dans les interstices entre des espaces pleinement naturels — les aires protégées, refuge de la biodiversité remarquable —, et les espaces pleinement anthropisés — les villes. La dernière renvoie à une idée moins spatialisée, celle d’une nature « commune », au double sens de partagée par tous et de banale.

Le Grenelle de l’environnement semble avoir retenu ce sens, soulignant l’enjeu crucial de sauvegarder « toute la biodiversité (…), à commencer par la biodiversité ordinaire » qu’il définit comme « celle de tous les jours, celle qui n’est pas nécessairement protégée ». La biodiversité ordinaire, « banale, celle des agrosystèmes, des forêts, des villes, des banlieues »est opposée à une biodiversité « remarquable »4 « par la rareté ou la typicité de ses éléments, au niveau des populations, espèces, communautés et des écosystèmes »5. Si les zones urbaines et périurbaines sont ici prises en compte, les aires protégées demeurent comme des îlots de biodiversité remarquable entourés de biodiversité ordinaire.

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Ville des Pyrénées orientales

Ville des Pyrénées orientales (66) © P. Haffner - MNHN

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La biodiversité ordinaire : les ressources naturelles du quotidien

Une telle dichotomie ne fait pas sens du point de vue des sciences sociales. La biodiversité ordinaire, et plus précisément (pour sortir du discours scientifique écologique et conservationniste que sous-tend le mot biodiversité), la nature ou l’environnement ordinaire doivent être compris comme englobant les milieux où les gens vivent et dont ils tirent les ressources naturelles nécessaires à leur vie quotidienne. Un tel point de vue, qui vaut tant dans le monde occidental, pour reprendre les mots de L. Godet, que dans le reste du monde, rompt la dichotomie remarquable-ordinaire, tout comme la dichotomie nature-culture.

La dichotomie entre nature et culture est principalement un fait occidental 6 (Descola, 2005) ; elle se retrouve dans la dualité construite entre une nature remarquable et une nature ordinaire, entre une wilderness — nature idéalisée vierge de toute transformation anthropique et perçue comme un « donné » qu’il faut protéger — et une nature « habitée, pensée, travaillée et transformée par un homme qui vit en société » qui serait une « construction sociale »7.

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Extraction du miel

Extraction d'un rayon de miel d'abeilles sauvages par un chasseur-cueilleur pygmée Aka de République centrafricaine. En saison sèche, les Aka passent beaucoup de temps à repérer les ruches sauvages dans les trous des arbres, le miel étant un aliment saisonnier extrêmement apprécié. (RCA, 1976) © S. Bahuchet, MNHN

Herboristerie au Mexique

Etal d'un herboriste au marché Corona de Guadalajara, au Mexique. La plupart des plantes vendues dans ces échoppes sont collectées dans les collines voisines, soit par l'herboriste lui-même, soit par des spécialistes. Le marchand conseille aux malades les plantes qui conviennent à leurs maux. (Mexique, 2010) © S. Bahuchet, MNHN

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Ce découpage entre deux univers distincts n’a pas de pertinence pour nombre de sociétés à travers le monde. L’aide de la nature au soutien des activités humaines est aussi ancienne que l’Homme, les ressources naturelles étant le support de l'existence ordinaire de nombre de populations locales : énergie domestique (bois de feu), matériaux (habitation, ustensiles, outils...), alimentation (apport de protéines par la pêche et la chasse), santé (plantes médicinales), substrat des activités agricoles, par exemple dans les régions forestières tropicales.
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Quelques exemples de plantes médicinales
Camomille romaine
Camomille romaine (Anthemis nobilis© Bardet, CBNBP-MNHN
Digitale pourpre
Digitale pourpre (Digitalis purpurea© L. Tarnaud, MNHN
Chardon-marie
Chardon-marie (Silybum marianum© F. Grandin, MNHN
Pour en savoir plus sur le rôle des plantes médicinales : visiter notre jardin virtuel !

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Les usages de ces ressources, qui sont une réalité, peuvent selon les lieux, les pratiques et les modes de vie des populations avoir des effets positifs ou négatifs sur la biodiversité, notamment lorsque la pression démographique s’accroît. Ce lien fort entre biodiversité et populations locales est d’ailleurs au cœur de deux articles de la Convention sur la diversité biologique (CDB, 1992). L’Article 8j qui souligne l’intérêt des « connaissances, innovations et pratiques des communautés autochtones et locales qui incarnent des modes de vie traditionnels (...) pour la conservation et l’utilisation durable de la diversité biologique », a suscité de très nombreuses recherches à l’échelle internationale, notamment en sciences sociales. C’est aujourd'hui l’Article 10c qui invite à « protég[er] et encourag[er] l’usage coutumier des ressources biologiques conformément aux pratiques culturelles traditionnelles compatibles avec les impératifs de leur conservation ou leur utilisation durable » qui émerge dans le champ de la recherche (CDB, Montréal, nov. 2009).
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Tout dépend du point de vue...

Ainsi, ce que le biologiste de la conservation considère comme d’un intérêt extraordinaire, la population locale peut le percevoir comme tout à fait ordinaire, et inversement. D’un point de vue sociétal, il n’existe ni une biodiversité remarquable, ni une nature ordinaire unique, identifiable par tous et au sein de laquelle n’importe quel individu peut extraire les mêmes ressources naturelles.

L’homme prélève dans son environnement les produits nécessaires à sa subsistance, qu’il s’agisse d’aliments stricto sensu, d’éléments de sa pharmacopée ou de matières à usage technique, artistique ou religieux. L’individu appartenant à un groupe qui vit au plus près de la nature et en exploite les ressources naturelles (cueillette, chasse, agriculture, élevage), fait plus que côtoyer la nature, il noue des relations avec les espèces animales et végétales à travers ses pratiques, ses savoirs et ses représentations. Il possède des connaissances a priori plus riches que l’individu récemment installé dans la même région ou que celui qui l’a quitté pour s’installer en ville. Le degré de distanciation instauré avec la nature peut aussi être déterminé par l’âge, le genre, le statut socioprofessionnel de l’individu, etc. Se pose alors la question de la perception de « l’ordinaire ». Ainsi, les paysages du Causse Méjean, au cœur du Parc national des Cévennes, suscitent des images très contrastées.

Pour le citadin, et nombre de personnes non originaires de la région, ils apparaissent comme un idéal de nature sauvage : une vaste étendue d’herbes évoquant les pelouses steppiques d’Asie centrale, vision renforcée par la présence de chevaux de Przewalski, animal en voie d’extinction qui fait ici l’objet d’un programme de restauration de sa population pour être réintroduit en Mongolie. Parmi ceux qui vivent au quotidien sur le plateau caussenard, le paysan cévenol verra des pâturages pour ses troupeaux d’ovins et le gestionnaire du Parc, tout en valorisant la biodiversité spécifique à ces espaces, reconnaîtra un paysage agropastoral produit par les interactions millénaires entre les hommes et leur environnement.
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Chevaux de Przewalski
© Ancalagon
Chevaux de Przewalski
© F. Grandin, MNHN
Chevaux de Przewalski (Equus przewalskii) sur le causse Méjean en Lozère, animal disparu de son aire d’origine vers 1970 et qui ne subsistait plus que dans les zoos comme à la ménagerie du jardin des plantes (image de droite).
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Les exemples pourraient se multiplier tant les manières de percevoir et de se représenter l’environnement naturel est propre à chaque société, voire à des groupes d’acteurs particuliers. La biodiversité ordinaire se définit différemment selon les individus et les sociétés. En Namibie, celle d’un éleveur damara n’est pas la même que celle d’un arachnologue venu de Windhoek, la capitale. À Madagascar, la biodiversité des forêts du Sambirano ne possède pas la même valeur pour un pêcheur sakalava et un chasseur tsimihety.

Il importe de prendre en compte ces différences de perception et de représentation à l’heure où les sciences participatives voient dans les populations locales des aides précieuses pour ausculter notre environnement naturel.
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Bibliographie

  1. Larrère R., Lepart J., Marty P. et Vivien J.-D., 2005. Introduction. In Larrère, R., Lepart, J., Marty, P. et Vivien J.-D. (éds.), Les biodiversité(s). Objets, théories, pratiques, CNRS éditions, Paris : 9-19
  2. Godet L., 2010. La « nature ordinaire » dans le monde occidental, L’espace géographique, 2010-4 : 295-308
  3. Blandin P., 2009. De la protection de la nature au pilotage de la diversité. Sciences en Question. Paris : Quae. 124 p
  4. MEDD (Ministère de l'écologie, du développement et de l'aménagement durables), 2007. Grenelle de l'environnement. Groupe 2 : « Préserver la biodiversité et les ressources naturelles ». Paris, 143 p
  5. MAP (Ministère de l’agriculture et de la pêche), 2006. Stratégie nationale pour la biodiversité. Plan d’action forêt. Paris, 20 p
  6. Descola P., 2005. Par-delà nature et culture. Paris, Gallimard. 624p
  7. Roué M., 2006. Le désert, le wilderness et la forêt. Ethique protestante et naissance de l’écologisme. In Beck C., Luginbühl Y., Muxart T., Temps et espaces des crises de l'environnement, Paris, Ed. Quae, Coll. Indisciplines : 287-299

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Pour en savoir plus: 

  • Bahuchet S. (éd.) 2000. Les peuples des forêts tropicales aujourd’hui. Vol. II. Bruxelles, APFT, Commission européenne : 135-156
  • Bahuchet S. de Maret P. Grenand F. & Grenand P., 2001. Des Forêts et des Hommes : un regard sur les peuples des forêts tropicales. Ed. de l’Université de Bruxelles, APFT-ULB. 192 p. , 315 photos
  • Dumez R., 2010. Le feu, savoirs et pratiques en Cévennes. Paris, collection Indisciplines, éditions Quae, 245 p

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Modifié le: vendredi 28 septembre 2018, 13:24