Prendre soin de la nature ordinaire

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Auteur : Romain Juilliard (Maître de conférences, MNHN)
Responsable du programme de science participative Vigie Nature

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Le rapport Chevassus-au-Louis (2009) donne les définitions suivantes de la biodiversité :

  • l’une, qualifiée de « remarquable », correspondant à des entités (des gènes, des espèces, des habitats, des paysages) que la société a identifiées comme ayant une valeur intrinsèque et fondée principalement sur d’autres valeurs qu’économiques ;
  • l’autre, qualifiée de « générale » (ou « ordinaire »), n’ayant pas de valeur intrinsèque identifiée comme telle mais qui, par l’abondance et les multiples interactions entre ses entités, contribue à des degrés divers au fonctionnement des écosystèmes et à la production des services qu’y trouvent nos sociétés."

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La nature ordinaire est ce vaste espace qui s'étend des portes des villes à celles des espaces protégés. Il y a plusieurs façons de la caractériser : c'est de là que nous tirons nos ressources issues du monde vivant (agriculture, forêts et océans exploités) ; c'est aussi un espace où la nature et l'Homme cohabitent, qui n'est ni dédié à l'Homme comme l'est la ville où la nature n'est que tolérée, ni inversement un espace dédié à la Nature où l'Homme ne serait que toléré.

Jusqu'à peu, l'effort de conservation s'était assez naturellement focalisé sur l'urgence de sauvegarder les espèces les plus menacées, laissant de coté la nature ordinaire, réputée pauvre en espèces remarquables. Cela change pour au moins quatre raisons :
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Abeille domestique
Figure 1 : Abeille domestique © Nicolas Déguises - MNHN
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  • Les espèces rares dépendent dans bien des cas de la nature ordinaire pour leur survie, ne serait ce que pour se déplacer d'une zone protégée à l'autre. La menace du changement climatique à ainsi conduit à la politique de « Trame Verte et Bleue » demandant de prendre en compte la circulation de la biodiversité dans tout projet d'aménagement, en préservant ou en restaurant des continuités écologiques au sein de la nature ordinaire.
  • Les espèces autrefois communes de la nature ordinaire deviennent à leur tour menacées. C'est notamment le cas des espèces spécialistes des milieux agricoles comme les alouettes, perdrix, linottes, ou encore les bleuets et les coquelicots. Ces déclins nous interrogent sur la possibilité de concilier activités humaines et biodiversité sur un même territoire.
  • Cette nature ordinaire, c'est notre bien commun, où nous pouvons nous ressourcer en nous échappant des villes. C'est la campagne française, où plongent nos racines paysannes, dont la richesse n'est pas que paysagère mais dépend aussi de la biodiversité qui s'y trouve. Cette nature ordinaire peut être considérée comme un droit pour la grande majorité des français qui, en habitant en ville, en laissent en quelque sorte la jouissance aux ruraux. Cette solidarité entre territoires concernant les bienfaits (mais aussi les coûts) de la biodiversité reste dans une large mesure à inventer.
  • Enfin, cette nature ordinaire nous fournit des services qui participent à notre bien-être si ce n'est à notre survie : les ressources marines, la fertilité naturelle des sols, la pollinisation des cultures, la dépollution de l'air et de l'eau, ou encore l'atténuation des effets des gaz à effet de serre. Nous peinons à reconnaître les multiples valeurs de ces services et cela conduit à ce que l'on appelle la tragédie des biens communs : sans régulation, sans marché, nous n'avons d'autres choix économiques que de consommer plus vite que les autres ces ressources qui n'appartiennent à personne faute d'appartenir à tous.
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Restauration des continuités vertes (et bleues), réconciliation entre activités humaines et biodiversité, solidarité écologique, services écosystémiques, économie écologique : la nature ordinaire est le territoire des questions les plus ambitieuses de la biologie de la conservation d'aujourd'hui et de demain. Cela n'échappe pas à ses acteurs, le colloque 2010 de la Fédération des Conservatoires Régionaux des Espaces Naturels s'est tenu à Montpellier sur le thème : « prendre soin de la nature ordinaire ».

Ces enjeux nouveaux génèrent une forte demande de connaissance de cette nature ordinaire : il s'agit de la décrire, de comprendre son fonctionnement, ses réponses face aux changements et comment son état affecte les services qu'elle nous rend. Ce besoin de connaissance concerne principalement les espèces communes car les individus de ces espèces constituent la part prépondérante de la biodiversité. Cela suppose également de considérer ces enjeux à l'échelle de ces changements dits globaux qui affectent la biodiversité : sur le long terme et bien au-delà des études locales auxquelles les scientifiques sont habitués. Il s'agit de mettre en place des observatoires, c'est-à-dire des dispositifs d'acquisition de connaissances qui alimentent à la fois la recherche et pourvoient la société en indicateurs.

Certains phénomènes météorologiques ne peuvent être appréhendés qu'avec les seuls instruments de mesure et requièrent l'œil humain pour être correctement suivis. Avec la biodiversité, c'est l'inverse : les observateurs fournissent l'essentielle de l'information, tant les outils (satellites, sondes à ADN du sol) offrent pour encore longtemps une information parcellaire (mais fort utile). Documenter l'état de la nature ordinaire repose donc sur une armée d'observateurs, nécessairement en grande partie volontaires pour recenser, cartographier et suivre cette biodiversité. Deux dispositifs nationaux sont aujourd'hui opérationnels pour relever ce défit : l'Observatoire des Saisons du CEFE-CNRS qui demandent à ses participants de surveiller la saisonnalité de la biodiversité (apparition des feuilles par exemple) et Vigie-Nature du Muséum, qui s'intéresse à la composition des assemblages d'espèces de différents groupes suivis par différents réseaux d'observateurs. A noter qu'une déclinaison pour les scolaires de Vigie-Nature, Vigie-Nature École est également disponible.
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Modifié le: vendredi 28 septembre 2018, 12:35