Le dimorphisme sexuel chez Homo sapiens,
estimation du sexe à partir du crâne

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.Auteure : Manon Galland (doctorante, MNHN)
Relecture : Martin Friess (maître de conférences, MNHN)


Plan :

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L’étude de la biodiversité s’effectue à 3 échelles principales dont le niveau intraspécifique. Nous proposons ici d’illustrer des différences observables au sein d’une même espèce (Homo sapiens) entre individus de sexe masculin et féminin à partir de la morphologie crânienne.

N.B. : La notion de sexe employée ici renvoie à des caractéristiques purement biologiques permettant de distinguer les hommes des femmes. Elle ne doit pas se confondre avec la notion de genre qui fait plus appel à des différences sociétales.

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Comment se manifeste le dimorphisme sexuel chez Homo sapiens ?

Le dimorphisme sexuel peut s’exprimer aux niveaux :

  • chromosomal (hétérochromosomes XX ou XY),
  • gonadal (organes sexuels internes et externes),
  • somatique (tissus mous, physiologie)
  • traits d'histoire de vie
Nous proposons d’illustrer ici essentiellement l’expression somatique. Or celle-ci présente une très forte variabilité inter et intra populationnelle, en fonction du patrimoine génétique, de l’environnement et éventuellement du contexte économique et social des individus. L’amplitude de la différenciation sexuelle entre individus mâles et femelles, dépend directement de l’action des hormones sexuelles. Celles-ci agissent dès la période fœtale mais n’impliqueront des changements morphologiques significatifs qu’à partir de la puberté où commence la maturation sexuelle.

Au niveau du squelette, le dimorphisme sexuel se traduit par des différences de taille et de forme notamment au niveau du crâne, des os longs et de la stature générale. Chez un homme, la taille moyenne est par exemple estimée de 10 à 12 cm supérieure à celle d’une femme.

N.B. : Il est primordial de souligner que ces différences sexuelles sont spécifiques à une population donnée. Un Pygmée, par exemple, présentera une stature inférieure à celle d’une Norvégienne.

Le bassin osseux, dont la morphologie est aussi liée à des exigences fonctionnelles (locomotion et reproduction), présente un dimorphisme sexuel hautement significatif. De manière générale, le bassin d’un homme a tendance à être plus étroit et plus haut que celui d’une femme. L’angle sous-pubien est aussi généralement moins ouvert chez l’homme que la femme.

Bassin masculin, vue antérieure Bassin féminin, vue antérieure
Bassin masculin, vue supérieure Bassin féminin, vue supérieure
masculin féminin
Figure 1 : Comparaison de bassins osseux humains © MNHN


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Comment estimer le sexe d’un individu à partir de son crâne ?

Conditions d’application

L'estimation du sexe à partir du crâne est moins certaine qu'à partir du bassin en raison des contraintes fonctionnelles liées a la reproduction qui agissent sur le bassin, et non sur le crâne. Le dimorphisme sexuel du crâne reflète essentiellement les différences de taille et de robustesse entre hommes et femmes. Ces différences se manifestent donc, au sein d'une population, de manière statistique.
En raison du rôle des hormones sexuelles, les méthodes d’estimation du sexe basées sur la morphologie ne peuvent être fiables que pour les individus dont la maturité biologique a été atteinte : soit un âge minimum de 18-20 ans.

L’environnement jouant également un rôle crucial, ces méthodes ne doivent s’appliquer qu’à des individus issus d’une même population.

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Méthodes qualitatives

Les méthodes visuelles d’estimation du sexe font appel aux notions de robustesse et de gracilité. En règle générale, les individus de sexe masculin ont tendance à présenter des traits plus robustes que ceux de sexe féminin.

Plusieurs caractères crâniens permettent de réaliser une diagnose sexuelle. Ils peuvent être codés numériquement de deux manières :

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hyperféminin féminin indéterminé masculin hypermasculin
1 2 3 4 5
-2 -1 0 1 2
il s’agit très probablement d’une femme il s’agit probablement d’une femme on ne peut pas statuer il s’agit probablement d’un homme il s’agit très probablement d’un homme

Figure 2

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L’ensemble des caractères permet ainsi d’attribuer les individus d’une population spécifique à l’un des 5 stades. Certains chercheurs donnent plus de poids à certains caractères mais cela ne fait pas l’objet d’un consensus.
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Caractères Hyperféminin Hypermasculin
Protubérance occipitale externe

Protubérance occipitale externe
Très faible Très prononcée
Exemples de protubérances occipitales externes
Processus mastoïde

Processus mastoïde
Très petit et pointu Très grand et arrondi
Exemples de processus mastoïdes
Bord supérieur de l'orbite

Bord supérieur de l'orbite
Très faible Très prononcé
Exemples de bords supérieurs de l'orbite
Glabella

Glabella
Très faible Très prononcée
Exemples de glabella
Trigonum mental

Petit et arrondi Fort, protubérances bilatérales
Exemples de trigonum mental
Processus zygomatique Très bas et grêle Très haut et fort
Bosses frontales Grandes (bombées) Petites (front fuyant)
Taille générale Petite Grande
Architecture Lisse Rugueuse
Front Droit et arrondi Incliné et plat
Forme des orbites Circulaires Carrées
Mandibule Gracile Très forte
Dents Petites Grandes
Figure 3 : Principaux caractères crâniens servant à la diagnose sexuelle, par ordre d’importance Photographies © MNHN ; Schémas illustratifs © d’après Bruzek et al., 2005
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Cette méthode est abondamment utilisée bien que la part de subjectivité et d’incertitude ne soit pas négligeable. La « première impression » est parfois considérée comme décisive. L’observation indépendante de chaque caractère devrait en général confirmer cette impression. L’expérience et les connaissances sur la population étudiée sont naturellement des atouts.

Pour vous entrainer à ce genre de diagnose, un exercice d’application est proposé ici.

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Autres méthodes

  • Méthodes quantitatives : des méthodes métriques permettent également de quantifier des différences morphologiques liées au sexe en utilisant des mesures sur le crâne ou le volume de la capacité crânienne.
  • Diagnose moléculaire : lorsque les données d’ADN sont disponibles, il est possible d’estimer le sexe de tout individu (quel que soit son âge) avec une certitude du résultat. Cette méthode est cependant peu utilisée pour les sujets matures en raison de problèmes liés à la conservation de l’ADN, aux éventuelles contaminations, au coût important et au temps d’analyse non négligeable.
La fiabilité des méthodes visuelles (qualitatives) et métriques (quantitatives) appliquées sur le crâne est estimée aux alentours de 80-85%. Les méthodes s’appuyant sur l’os coxal ou la région pelvienne avoisinent en revanche les 96-100% de fiabilité. Cependant cette partie du squelette est souvent moins bien conservée et donc plus rarement présente dans les collections anthropologiques, en particulier archéologiques.

Malgré leur moindre fiabilité, les méthodes d’estimation à partir du crâne, qui est souvent mieux préservé, restent ainsi importantes et toujours d’actualité.
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Conclusion : intérêt de l’étude du dimorphisme sexuel chez Homo sapiens

La détermination du sexe, tout comme l’estimation de l’âge au décès, constitue une première étape, essentielle, pour toute étude paléoanthropologique/anthropologique (exemples : attribution taxonomique, analyses morphologiques, paléodémographiques, paléopathologiques, anthropologie funéraire...). La fiabilité des interprétations, tant au niveau individuel que populationnel, sera en effet dépendante de la qualité de l’estimation du sexe.

À l’instar de l’identification des restes osseux, la détermination de l’âge, la date du décès et les causes de la mort, ou encore l’estimation de l’origine géographique, la détermination du sexe est un élément primordial en anthropologie médico-légale. Cette discipline fait appel à des spécialistes de la biologie du squelette, de la somatologie et/ou de l’anthropologie moléculaire.
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Last modified: Friday, 21 September 2018, 2:22 PM