La notion de biodiversité en histoire-géographie

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Auteure : Elisabeth Mouilleau (Enseignante, Académie de Paris)

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La terre vue d'Apollo 17

Figure 1 : La terre vue d'Apollo 17 © NASA

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Le concept de biodiversité, qui répond à un souci récent de protéger la diversité du vivant menacée par les interventions anthropiques, inaugure un nouveau paradigme homme/nature. Mais la nature ne peut être appréhendée qu’à travers le prisme des représentations que s’en font les humains alors qu’ils en sont eux-mêmes déconnectés, surtout dans les civilisations occidentales. De cet éloignement émotionnel et spatial résultent des projections ambivalentes, fortement imprégnées d’irrationnel, qui donnent naissance à des notions floues, surmédiatisées avant qu’on ait pris le temps de les questionner. D’où les difficultés rencontrées par ceux qui cherchent à définir une véritable politique de protection de la biodiversité et de son corollaire, le développement durable.

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Un concept nouveau

Avait-on besoin de forger un concept spécifique pour dénombrer les multiples facettes du vivant ? Les naturalistes du XVIIIième s’y étaient déjà exercés. Mais ce qui change au XXIième siècle, c’est une prise de conscience nouvelle de la part des scientifiques, confrontés à l’impossibilité de répertorier la multiplicité des espèces vivantes, exposées à de nombreux dangers, en grande partie générés par les sociétés humaines. Ils construisent alors en urgence un concept de crise. La naissance de la « biodiversité » est entachée de culpabilité, dans un climat de peur du futur. Le concept, assez confus, se réfère certes à la diversité du vivant, mais seulement dans la mesure où celle-ci apparaît menacée.

Trop récente pour avoir une incidence historique, la notion participe cependant de l’histoire des mentalités. Elle surgit au 3ème millénaire, au moment où se répand la conscience d’une planète limitée, d’un monde fini sans solution de rechange. (On voit comment le concept d’empreinte écologique avec ses planètes de rechange inexistantes est porteur). Ce qui génère des fantasmes d’apocalypse sur fond de crise sociale et de désarroi moral.

Les peurs dans le passé, pour autant qu’elles se référaient au mythe de l’éternel retour, laissaient du moins subsister l’espoir d’une renaissance cyclique du monde. Le déluge par exemple après avoir anéanti la plupart des êtres vivants, en sauvegardait cependant un très petit nombre, offrant ainsi aux espèces une chance de se régénérer jusqu’au prochain cataclysme. Aujourd’hui, l’homme n’a plus lieu de redouter les puissances divines, puis qu’il s’est donné les moyens technologiques de s’autodétruire et de mettre fin à la planète. Une telle situation engendre fatalement des angoisses, entre autres la peur de manquer, qui s’expriment sous forme de multiples scénarios-catastrophes médiatisés à l’échelle mondiale, parallèlement à la résurgence d’une eschatologie millénariste de type médiéval, qui trouve son terreau de prédilection dans les communautés puritaines anglo-saxonnes.
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La protection de la biodiversité

La conscience d’une biodiversité menacée ne va pas sans son double qui est le souci de sa protection. Devenu un enjeu majeur pour les sociétés contemporaines occidentales, il aboutit à de multiples politiques environnementales. L’écologie est convoquée par les scientifiques, pour mettre en lumière des interactions de plus en plus complexes au sein des écosystèmes. Le vieux débat de la notion d’équilibre non tranché par les naturalistes revient sur le tapis : « économie de la nature » versus « harmonie de la nature » ; anthropocentrisme versus biocentrisme ou en d’autres termes : « Les écosystèmes évoluent-ils vers des états d’équilibre ou l’intervention de l’homme est-elle nécessaire pour y conduire ? ». De même, la protection d’une espèce doit-elle se justifier en termes utilitaires ? Ou bien faut-il conserver la biodiversité dans son ensemble et si oui, à quelles fins ? Les scientifiques n’en finissent pas de se contredire, ajoutant du trouble et de la confusion à une problématique déjà chargée.
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Un concept dilué

Les trois piliers du développement durable
Figure 2 : Les trois piliers du développement durable © Assemblée nationale
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Pourtant le souci de sauvegarder la biodiversité s’impose, migrant rapidement de la sphère scientifique vers la sphère publique. La notion, relevant initialement du domaine de l’écologie, se dégrade jusqu’à désigner quelque chose de très vague qui a trait à la nature, à l’environnement, à la vie sur terre. Quant à la notion de développement durable, elle engendre une nouvelle religion qui érige la planète en divinité, avec ses grands prêtres, sa morale, son prosélytisme. Que l’humanité se rassure, son salut viendra d’un nouveau choix de développement.

D’où la nécessité d’éduquer l’opinion publique, à commencer par les jeunes générations, par l’intermédiaire des programmes officiels. L’écologie ne faisant pas partie des disciplines enseignées à l’école, c’est à la géographie que revient la tâche d’introduire le développement durable dans ses manuels. Ce qui correspond assez bien à son objet, qui est d’analyser l’interaction entre les hommes et leurs milieux, la nature étant perçue par les géographes comme une construction sociale variant en fonction des lieux, des époques et des priorités humaines. Sa protection est envisagée sous l’angle d’un développement qui répondrait aux besoins du présent sans compromettre ceux des générations futures. Du coup la biodiversité, si chère aux écologues, est évacuée au profit d’un environnement à aménager « durablement ».

Le développement durable s’étudie en particulier au niveau 5ème du collège. Dans le cadre des trois dimensions retenues : économique, sociale et environnementale, on analyse les sociétés humaines et leurs inégalités de développement ainsi que les moyens d’y remédier. En lycée, le programme de seconde revoit les grandes questions de géographie humaine générale et planétaire à la lueur du développement durable selon une problématique consensuelle : « Comment produire plus ou aménager mieux tout en répartissant mieux les richesses et en protégeant l’environnement ? ».

Si les programmes du secondaire s’efforcent de susciter une conscience « écocitoyenne » en mettent la responsabilité humaine au centre du processus de sauvegarde de la planète, ils n’offrent aucune vision critique du concept lui-même. Le développement durable, nouvelle panacée universelle, profitera-t-il à tous ou servira-t-il une fois de plus aux riches comme instrument de domination sur les pauvres ? Est-ce un processus un ou multiple ? Représente-t-il un progrès ou bien un risque de régression ? Doit-on le concevoir comme mondial ou comme « démondialisé » ?

Au lieu de fabriquer un catéchisme dont les fondements sont peu explicités, mieux vaudrait admettre que l’on se trouve dans une période de transition et qu’inventer des réponses à un problème aussi crucial, nécessite une véritable maturation concertée qui risque encore de prendre beaucoup de temps. L’histoire nous dit parfois que ce n’est pas impossible.
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Bibliographie

  1. Brunel S., 2008. A qui profite le développement durable ? Larousse, Paris
  2. Maris V., 2010. Philosophie de la biodiversité. Buchet-Chastel, Paris
  3. Drouin J.M., 1997. La biodiversité : nouvelle version d’un débat ancien ? in La biodiversité, Parizeau H., De Boeck, Bruxelles

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Pour en savoir plus

Modifié le: vendredi 21 septembre 2018, 13:37